Daft Punk’s Electroma (Thomas Bangalter & Guy-Manuel De Homem-Christo, 2006)

de le 01/06/2013
 
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Leur univers a beau se situer dans la musique, les Daft Punk sont intimement liés au monde du cinéma. De par la présence de grands réalisateurs pour leurs clips, de par leurs collaborations sur des bandes originales, de par leur sens de la mise en scène, ils ne pouvaient que passer un jour derrière la caméra. Certes expérimental, Electroma est une œuvre de cinéphiles et de cinéastes dont la foi en le pouvoir de l’image est supérieure à bon nombre de réalisateurs établis. Le résultat est hypnotique, bouleversant, incroyablement beau, et la preuve que le duo possède une palette de talents très vaste.

Après Interstella 5555: The 5tory of the 5ecret 5tar 5ystem, un premier film qu’ils se sont contentés d’écrire et qui entrait dans la grande tradition des longs métrages accompagnant la sortie d’un album, le tout leur permettant de collaborer avec l’immense Leiji Matsumoto, les Daft Punk ne pouvaient que se diriger vers leur première réalisation. Le cinéma les courtise depuis le début des années 2000, avec Thomas Bangalter qui signe la bande originale des films de Gaspar Noé et le duo qui s’est chargé de celle de TRON : l’héritage. Entre temps, les deux petits génies vont poser leur Arriflex 435 en Californie et filmer le cinéma qu’ils aiment, celui des années 70. Electroma a trop vite été comparé à Gerry de Gus Van Sant ou The Brown Bunny de Vincent Gallo, sous prétexte qu’il utilise des personnages marchant dans le désert dans des plans interminables, mais la comparaison n’a aucun sens tant les Daft Punk cherchent à véhiculer un tout autre message. Electroma est l’illustration, par l’image et le son, de la note d’intention de toute une carrière, de toute une vie. Une vie qui n’a de sens que dans la marge, avec un refus vital du moule de la normalité.

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S’il y a un film avec lequel Electroma entretient une relation particulière, c’est 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. En effet, entre la rythmique de la narration et la délicatesse de ses mouvements, la Ferrari 412 filmée comme le monolithe, le sens de la géométrie dans la composition des cadres et cette pièce blanche, immaculée et aveuglante, symbole du lieu de renaissance en même temps que l’exploration d’une origine (où se mêlent donc passé et futur), difficile de nier l’évidence. De la même manière qu’il est difficile de nier que les Daft Punk réussissent à s’affranchir de tout modèle cinématographique (Kubrick, mais également le Spielberg de Duel ou le Lucas de THX 1138) pour raconter leur histoire, tout en gardant précieusement leurs univers matriciels. Electroma est un film qui aurait très bien pu sortir au cinéma dans les années 70, tant il s’agit d’une œuvre libre et engagée, un véritable film punk qui s’inscrit, à l’image de ses auteurs, dans la marge. Et si on peut déjà dire que Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo sont d’excellents metteurs en scène, c’est tout simplement car ils ont produit un objet de cinéma pur, dont la cohérence entre le propos et la forme est remarquable. Electroma est un film qui, dans sa narration et sa mise en scène, s’affranchit des codes en vigueur, d’une quelconque norme, tout en relatant le parcours en miroir de ses auteurs. Avec leur allure de robots dans la vraie vie, les Daft Punk se propulsent dans un univers où être un robot est la norme et n’ont pas d’autre choix que de poursuivre le destin symbolisé par leur monolithe : devenir « humain ». Vivre hors de la norme signifie porter un masque, un masque qui n’est qu’une illusion, une illusion qui éclate au grand jour, sous la lumière, et ne mène finalement qu’à un destin funeste. Electroma est parcouru de symboles forts car les Daft Punk ont bien compris que le cinéma était l’art de l’image et non de la parole. Le film est ainsi totalement muet et les émotions qu’il véhicule – incroyablement fortes malgré la présence des casques – ne naissent que par le découpage et l’utilisation de la bande-son, qui ne comporte aucune de leurs compositions.

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Electroma est en fait un film qui représente à lui tout seul l’essence du road-movie développé dans les 70’s. Les personnages n’ont pas d’autre choix que d’exister en tant qu’individus et non en tant que membres de la masse. Y voir un « suicide commercial » est une grave erreur, la perspective d’une traversée du désert également. Les deux robots cherchent une illumination en même temps qu’une reconnaissance, exister en tant que symboles reconnaissables par la masse est semble-t-il le moteur de leur existence. Sans cela, ils n’existent plus, ils meurent. Cette odyssée c’est donc un voyage à la rencontre de leur nature profonde, et ce n’est pas un hasard s’il passe par cette pièce originelle où les formes n’existent plus, ou encore par le désert, étape ultime d’un décor qui se vide peu à peu, pour atteindre la pureté du lieu des origines de l’homme : le sexe de la femme. Entre leurs visages d’humains tels des figures monstrueuses, les « regards » inquiétants de la plèbe, la tragédie d’une apparence qui s’évapore en même temps que le rêve d’une vie, Electroma est ponctué d’instants tragiques traités avec suffisamment de délicatesse et d’intelligence dans la mise en scène pour que ces casques dénués de toute émotion parviennent à bouleverser plus qu’un visage d’acteur. Electroma est d’une tristesse infinie car c’est le pessimisme qui l’emporte, dans un final à la fois sublime, éreintant et noir, où le mythe d’Icare vient conclure une odyssée inattendue. A priori inaccessible, Electroma épouse le cinéma sensitif pour raconter son histoire, un propos universel qui s’avère au final limpide tant les Daft Punk ont vraiment tout compris à comment il faut s’y prendre pour faire parler des images, simplement par le cinéma et rien d ‘autre. Quant au propos sur la nécessité pour le duo d’évoluer en dehors des clous, le magnifique Random Access Memories en est une nouvelle preuve.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une odyssée visuelle, musicale qui suit l'histoire de deux robots dans leur quête pour devenir humains.