Crossing Guard (Sean Penn, 1995)

de le 02/12/2016
 
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Quatre ans seulement après son premier film derrière la caméra, l’éprouvant The Indian Runner, Sean Penn revenait avec un nouveau drame surpuissant dans lequel il offrait au grand Jack Nicholson un nouveau rôle à la démesure de son talent. Avec Crossing Guard, il analysait le large spectre de conséquences de la perte d’un enfant, dans une odyssée bouleversante.

crossing-guard-1Mars 1991, le jeune Conor Clapton, fils du chanteur Eric Clapton, ami de Sean Penn, meurt d’une chute du 53ème étage d’un immeuble new-yorkais. Mars 1994, l’écrivain Charles Bukowski, ami très proche de Sean Penn, meurt d’une leucémie. 1995, Sean Penn et Robin Wright se séparent une première fois et l’acteur ne voit plus ses enfants. Pour saisir tous les enjeux, devant et derrière la caméra, de Crossing Guard, il convient de garder ces quelques faits en tête. Véritable thérapie pour l’acteur devenu réalisateur, ce film semble parcouru de fantômes. Il s’en dégage une douleur extrême et une tristesse infinie, comme si chaque plan tentait de retenir le malheur de cet homme qui trouve en Jack Nicholson le parfait écrin pour le représenter. Crossing Guard pose de nombreuses et vertigineuses questions morales, il est vrai, mais il est avant tout un exutoire pour son auteur.

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Magnifiquement éclairé par le grand et regretté Vilmos Zsigmond, qui avait éclairé quelques années plus tôt The Two Jakes de Jack Nicholson, Crossing Guard traite donc de l’absence. Pour le personnage de Freddy, il s’agit de l’absence de sa fille tuée lors d’un accident de la route, mais également l’absence de son ex-femme, leur couple n’ayant pas survécu au drame, et de ses deux autres enfants pour qui il n’est pas « papa » mais simplement « Freddy », un nouveau père s’étant imposé au sein de ce foyer. Crossing Guard, c’est le parcours tragique d’un homme incapable de faire son deuil. Incapable de se rendre sur la tombe de sa fille, incapable de voir un autre avenir que celui dans lequel il tue le responsable du drame, pris dans une spirale d’auto-destruction. Coups d’un soir avec des hôtesses, soirées passées avec d’autres pauvres types dans des clubs pourris, relations impossibles et consommation excessive d’alcool. Crossing Guard, c’est l’histoire d’un type dont la chute semble ne pas avoir de fin, l’histoire de lent et douloureux suicide. Une histoire de fantômes qui hantent chaque part d’existence de ce personnage littéralement brisé, qui coche mécaniquement les dates sur son calendrier et semble ne jamais pouvoir avancer. Un vrai drame bien pesant mais qui traite intelligemment de son sujet. Comment se relever après un tel drame ? La vengeance peut-elle apaiser quoi que ce soit ?

crossing-guard-3La question qui revient est également celle de la culpabilité. Celle du coupable, incarné par l’imposant David Morse, également dans une démarche suicidaire. Mais également celle du père,  naturelle, car il n’était pas là pour protéger sa fille. Ce que réussit brillamment Sean Penn, et qui rend son film si bouleversant, est cette infime limite au niveau de l’empathie. Celle qui fait basculer le statut de victime vers celui de bourreau, et inversement. L’attachement envers le personnage de Jack Nicholson est immédiat. La répulsion envers celui de David Morse également. Mais le récit est tellement juste, tellement bien écrit, que toutes ces certitudes finissent par se flouter. Le père de famille, si attachant, a tellement perdu pied qu’il est devenu un sale type. Le « bourreau » se montre incroyablement philosophe et construit une belle relation amoureuse. Avec Robin Wright, forcément.

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Crossing Guard jongle assez brillamment avec les notions de bien et de mal. Jusqu’à tordre la morale du spectateur au moins autant que son palpitant. Construit comme un thriller, voire un film noir, le second film de Sean Penn, avec ses ralentis hors du temps et ses nuits incroyables, va également traiter habilement de l’addiction. Il en devient presque cynique dans sa conclusion, au terme d’une étonnante poursuite presque au ralenti. Comme si la nature profonde des personnages allait apparaitre pure après une course lavant leurs pêchés. Une conclusion au moins aussi puissante que tout ce qui la précède. Pour un film qui se repose autant sur une intrigue éprouvante que sur ses personnages centraux. Les personnages secondaires ressemblent à des fantômes, leur joie de vivre semblant si artificielle comme pour les parents de John Booth incarnés par les légendes hollywoodiennes Piper Laurie et Richard Bradford. Même Anjelica Huston semble vidée, comme si la vie qu’elle s’était reconstruite n’était qu’une belle illusion, un masque confortable.

crossing-guard-2Film se transformant au fil des bobines en l’affrontement entre deux âmes perdues, Crossing Guard s’abreuve intelligemment du réel pour alimenter la fiction. Les drames touchant Sean Penn et évidemment, mais également la relation compliquée entre Jack Nicholson et Anjelica Huston, qui prit officiellement fin en 1990, et dont l’acteur semble s’abreuver en permanence. A ce titre, la séquence du café pendant laquelle ils se font face pour se dire quelques vérités difficiles est criante de naturel, portée par deux acteurs ayant véritablement vécu une passion amoureuse. Pour ce qu’il représente, pour sa charge émotionnelle, pour la douleur impressionnante qui s’en dégage et pour les questionnements moraux qu’il provoque, mais également pour le courage de sa conclusion, Crossing Guard restera un des sommets du cinéma américain des années 90 et un choc toujours aussi brutal.

FICHE FILM
 
Synopsis

Après six ans d'attente et de préparation, Freddy Gale va enfin pouvoir se venger de John Booth, responsable de la mort de sa fille, et qui vient de terminer une peine de prison.