Winter’s Bone (Debra Granik, 2010)

de le 26/02/2011
 
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Sorti un peu de nulle part, le second film de Debra Granik, déjà lauréate du prix de la meilleure réalisation à Sundance en 2004 pour son premier film inédit chez nous, Down to the Bone avec Vera Farmiga, fait partie des gros outsiders de la prochaine cérémonie des oscars où il est nommé quatre fois (dont meilleur film). Winter’s Bone c’est d’abord l’adaptation du dernier roman en date de l’écrivain américain Daniel Woodrell, à qui on doit déjà le récit à l’origine de Chevauchée avec le Diable, le western trop méconnu ou sous-estimé d’Ang Lee. Avec Winter’s Bone c’est un tout autre domaine qui est parcouru pendant ses quelques 1h40 tétanisantes. Entre un portrait de femme tel que le cinéma américain en a rarement fait, un ton d’une noirceur abyssale, une ambiance oppressante difficilement supportable et une quête bouleversante, c’est l’Amérique profonde qui trouve sa plus belle illustration depuis de longues années. Car si en apparence les deux films n’ont pas grand chose en commun, le regard porté par Debra Granik sur la nature même du peuple américain n’est pas sans rappeler celui de John Boorman quand il livra son chef d’oeuvre Délivrance. Véritable diamant noir, Winter’s Bone est de cette race de films qu’on ne sent pas venir et qui nous terrassent en profondeur. On appelle ça une claque.

Winter’s Bone dépasse assez rapidement et radicalement l’image qu’on pourrait en avoir à priori, à savoir celle d’un nouveau film indépendant comme on en voit des dizaines (voir l’affiche française, loin du ton du film). Immédiatement ce mélange entre désespoir et lutte pour la survie nous submerge, et plus encore au fur et à mesure qu’on prend conscience des enjeux de la quête de Ree. Au premier degré il ne s’agit que d’une jeune fille qui a grandi trop vite, pulvérisée par la vie, qui part à la recherche de son père. Quand on prend conscience que cet homme n’a clairement pas envie d’être retrouvé et que sa fille (elle a 17 ans et doit gérer ses frères et soeurs mais aussi sa mère) perdra le peu qui lui reste si elle ne le ramène pas, les enjeux dramatiques sont tout autres. C’est une quête vitale qui démarre, un chemin de croix à la rencontre d’une famille dégénérée, vers la découverte d’un drame qui nous agresse sans qu’on ne le voie jamais, une aventure désespérée, folle, pendant laquelle Ree devra affronter de la façon la plus brutale qui soit le monde adulte.

Car ce qu’on va apprendre progressivement c’est que dans cette zone reculée où tout le monde est plus ou moins cousin avec tout le monde, on pratique sérieusement la fabrication et le deal de méthamphétamine et on est plutôt adepte de la violence. Des échanges verbaux aux coups physiques hors cadre, cette violence sourde nous frappe en plein visage, de la même manière que Ree, transformée en jeune louve qui n’a d’autre choix que d’affronter sa meute pour espérer survivre. Une rébellion contre une fatalité presque palpable à l’écran, contre un univers tournant en cycle infernal totalement fermé, contre l’équilibre naturel des choses. La nature est d’ailleurs présente dans le moindre plan de Winter’s Bone, autant source d’énergie vitale que symbole d’un danger tout puissant et de cette fatalité qui prendrait forme. Si elle illustre un personnage doté d’une force et d’un désir de vivre tels qu’il devient moteur de chaque bouffée d’air, Debra Granik signe une oeuvre globalement très anxiogène, et même la révélation finale n’apparaît pas comme libératrice mais plonge le film un peu plus vers une sorte d’horreur glauque à la lisière du pur film de genre.

Truffé de symboles et porté par un rythme des plus posés laissant tout la place nécessaire aux personnages pour exister, Winter’s Bone bénéficie en plus d’une mise en scène aussi sobre qu’élaborée et de la photographie crépusculaire de Michael McDonough. Ne lâchant que rarement le personnage de Ree, au centre de chaque image, Debra Granik construit des cadres de manière à assommer un peu plus sa galerie de personnages tout droit sortis des enfers du Missouri, comme si les sales gueules de Délivrance avaient investi tout un territoire et s’étaient reproduits. Mais plus que d’en faire de simples faire-valoirs, la réalisatrice prend le temps de développer chaque personnage en profondeur. Et là encore, elle utilise à merveille le hors champ et les non dits pour construire ces caractères complexes. Ainsi le diable incarné qui apparaît n’est pas un animal mais bien un homme dans toute sa complexité. Voilà d’où Winter’s Bone puise sa force et pourquoi il est un des films majeurs de ce début d’année : en plus de développer des trésors de noirceur et de malmener le spectateur par l’émotion, il présente des personnages pourris jusqu’à l’os mais dont le réalisme ne peut être remis en cause. Avec des rôles aussi bien écrits, les acteurs peuvent s’en donner à coeur joie, et en particulier la surprenante Jennifer Lawrence (déjà excellente dans Loin de la terre brûlée) qui porte le film sur ses frêles épaules, et un méconnaissable John Hawkes incroyable dans une prestation digne du grand Harry Dean Stanton. Une claque, à tous les niveaux, rien que ça.

[box_light]Quelle surprise! Sorti de quasi-nulle part, Winter’s Bone est une pure claque de cinéma impossible à voir venir. Derrière ses aspects de petit drame indépendant se cache une oeuvre d’une noirceur absolue, un film porté par l’énergie du désespoir et la rage de la survie. Une sorte de western crépusculaire féminin bénéficiant d’une mise en image sublime de Debra Granik qui fait son entrée dans la cour des grands après seulement deux films. Porté par une Jennifer Lawrence impressionnante, Winter’s Bone est un film bouleversant, car touchant à ce qu’il y a de plus terrible chez les hommes, les plus bas instincts et les pires secrets. Quel bijou! Mais un diamant noir plus qu’autre chose…[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Ree Dolly a 17 ans. Elle vit seule dans la forêt des Ozarks avec son frère et sa soeur dont elle s'occupe. Quand son père sort de prison et disparaît sans laisser de traces, elle n'a pas d'autre choix que de se lancer à sa recherche sous peine de perdre la maison familiale, utilisée comme caution. Ree va alors se heurter au silence de ceux qui peuplent ces forêts du Missouri. Mais elle n'a qu'une idée en tête : sauver sa famille. A tout prix.