Winter Vacation (Li Hongqi, 2010)

de le 22/02/2011
 
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Pour son troisième film après Tant de riz et Vacances de routine, l’écrivain et poète chinois Li Hongqi s’est vu attribué le prestigieux Léopard d’Or dans l’un des festivals de cinéma parmi les plus exigeants au monde, le festival de Locarno, pour cet étrange Winter Vacation. Étrange car atypique, n’entrant pas vraiment dans les cases qu’on pourrait définir concernant le cinéma chinois, qui génération après génération ne cesse d’explorer de nouvelles pistes. Avec Winter Vacation on reste dans du cinéma social mais traité de façon radicalement différente de ce que peuvent proposer les cadors de la sixième génération (Lou Ye et Jia Zhangke pour ne citer qu’eux). Le film est tellement surprenant, tellement libre de ton, qu’il nous échappe immédiatement. Oeuvre tout d’abord insaisissable devant laquelle on reste circonspect une bonne demi-heure avant de se laisser prendre au jeu d’une vraie comédie pince-sans-rire parfois hilarante même si l’ennui n’est jamais très loin. Si la surprise est telle c’est que le spectateur français n’est pas habitué à ce cinéma là mais plutôt aux oeuvres des cinéastes très sérieux cités plus haut ou pour les plus curieux aux comédies cantonaises à l’humour bien plus gras, même si tout autant peu accessible. Avec Winter Vacation c’est un humour presque européen qui se déploie, aérant un film qui en a bien besoin de par son austérité générale.

Un enfant qui se fait engueuler par son grand-père qui lui demande de rester tranquille alors qu’il n’avait pas bougé d’un millimètre, un vendeur de choux placide qui se fait copieusement entuber par une femme qui lui épluche ses légumes avant la pesée, un jeune qui se fait inlassablement racketter par le petit géant du quartier adepte de la gifle, un groupe d’amis qui attend la fin des vacances d’hiver pour retourner sur le chemin de l’école. Échantillon significatif des saynètes qui constituent le récit marginal et quelque part follement subversif de Winter Vacation. Dans cette Chine que l’occident voit comme un modèle de technologie et de modernité, il ne faudrait pas oublier qu’il y a surtout des petites villes comme celle qui est dépeinte ici sans jamais être nommée, une petite ville minière encore à la frontière de la ruralité. Et sur un rythme dignement hérité de Jim Jarmush ou Aki Kaurismäki, Li Hongqi va soigneusement éviter toute sorte de misérabilisme social pour livrer une peinture aussi drôle qu’ultra pessimiste de cette Chine inconnue.

Pessimiste car ce que vivent ces jeunes est tout de même terrible en apparence et ils incarneraient presque une sorte d’héritage punk avec comme seul leitmotiv l’idée de « no future ». À entendre leurs longues conversations ponctuées de silences tout aussi longs, ils ne disposent que de deux options pour leur avenir: entrer dans le cycle sans fin de l’idéal communiste (servir son pays, trouver un femme, avoir un enfant qui en fera de même, etc…) ou s’échapper. Concrètement, tout se résume dans les paroles du plus jeune: « quand je serai grand je veux être orphelin », comprendre par là « je veux quitter mon pays ». C’est ce discours qui vampirise Winter Vacation tout le long, jusqu’à ce final symbolique, un retour à l’école et un premier devoir intitulé « Comment être une personne utile à la société? ». Tout cela en dit long sur ce pays qui déploie tous les outils possibles pour briser les identités dans un idéal communiste tout en les exploitant dans un modèle capitaliste. Traiter un sujet aussi majeur, et finalement peu accessible en occident, sur un ton aussi cruel mais à la fois drôle et léger, est une idée de cinéma social absolument brillante.

Mais en plus de bousculer le spectateur par une ironie glaciale et par la cruauté qui émane de chaque personnage, Winter Vacation bénéficie d’une mise en scène qui pousse très loin son climat éthéré. Tellement qu’on s’ennuie parfois devant la durée excessive des plans et une immobilité totale de la caméra. Pourtant Li Hongqi fascine tout de même, et si on aurait bien envie de lui proposer un gros shoot de caféine, il faut avouer qu’on ressent bien le travail du peintre (en plus du poète) dans la composition minutieuse des plans. Des plans fixes desquels entrent et sortent les personnages sans logique apparente, provoquant par ces incursions impromptues de vrais élans comiques, et qui parviennent à sublimer des décors foncièrement moches et gris. Le naturel des acteurs, le ton paisible et le propos assassin font de Winter Vacation une sorte de South Park sous Xanax, acerbe mais pataud, forcément exigeant par la forme mais vraiment séduisant dans son entreprise.

[box_light]Winter vacation est un drôle de film. Entre le cinéma de Jarmush et celui de Kaurismäki, il se crée une identité propre par une épure totale de ses cadres pourtant très travaillés, un ton résolument éthéré et un humour corrosif qui surgit de façon bien étrange. Li Hongqi travaille sur des cadres fixes et des plans qu’il étire plus que de raison, laissant entrer et sortir les personnages à leur guise pour d’un côté obtenir des moments comiques irrésistibles et de l’autre proposer une réflexion d’un pessimisme étonnant concernant l’avenir de la société chinoise. Par ses partis pris formel et narratifs radicaux, Winter Vacation ne peut viser l’unanimité mais le film possède un de ces charmes presque inaccessibles qui en font un film à l’intérêt certain.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Le dernier jour des vacances d’hiver dans un banal petit village du nord de la Chine. Pour une quelconque raison, quatre adolescents désœuvrés se retrouvent chez leur copain Zhou Zhixin qui vit avec son père, son frère et son neveu. Profitant de leur dernier jour de vacances, ces jeunes traînent en ville où il ne se passera visiblement jamais rien et discutent à bâtons rompus, haussant parfois le ton par esprit de contradiction. L’un d’entre eux, Laowu, débat sans détour avec sa petite amie des raisons pour lesquelles un amour de jeunesse pourrait affecter les études. Un autre, Laobao, s’interroge sur la valeur de la formation scolaire dans la vraie vie…