White Material (Claire Denis, 2009)

de le 12/04/2010
 
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Claire Denis jouit aujourd’hui d’une belle réputation. Presque inattaquable, elle fait partie du cercle des « auteurs » majeurs célébrés par les cinéphiles du monde entier. Résultat, le plus petit de ses films se retrouve en sélection dans les festivals les plus prestigieux et c’est avec l’étiquette « Venezia Approved » que débarque son petit dernier White Material. Si son précédent 35 Rhums pouvait paraître un peu niais en apparence, c’est ici tout le contraire. Comme un aboutissement, Denis y balance ses obsessions de toujours, l’Afrique en tête bien sur (vestige de son enfance coloniale) mais aussi le côté obscur de l’âme humaine. À ce titre White Material est un film aussi noir que désespéré, mais qui fonctionne sur un mode qui peut aisément laisser de marbre, quand il n’irrite pas tout simplement. En effet, le choix de ne pas situer concrètement l’action dans le temps ou l’espace (on sait qu’on se trouve en Afrique noire, c’est tout), celui de déstructurer le récit à l’extrême, sont autant de parti-pris déstabilisants. Sans même parler d’un scénario qui ne semble être qu’un prétexte pour filmer la folie ambiante. Étrange objet.

Bénéficiant de l’apport pourtant non négligeable du prix Goncourt Marie N’Diaye, le scénario est un concentré de vide oubliant parfois qu’il y a un spectateur de l’autre côté de l’écran, et que ce spectateur a besoin d’un minimum de points d’accroche pour se sentir concerné par tout ce qui se déroule devant ses yeux. Mais dans White Material, entre ce récit qui semble tenir sur un post-it et des personnages qui pour la plupart ont des comportements difficiles à appréhender, il n’est pas simple de s’accrocher à quoi que ce soit. On a un mal fou à s’identifier à cette femme aussi obstinée qu’aveugle, symbole de l’amour maternel et du détachement colonialiste. Refusant de voir la réalité, on suit sa descente aux enfers, une descente hautement symbolique et cauchemardesque où son insistance l’éloigne de plus en plus de ce continent qu’elle considère comme le sien et qu’elle souhaite continuer à exploiter à travers l’entreprise familiale.

Ni social, ni politique, encore moins centré sur une quelconque haine raciale, White Material est avant tout un portrait effrayant de l’être humain. Mais un portrait qui surprend par sa forme, loin de tout réalisme et classicisme. Claire Denis nous propose un cinéma exigeant, qui démarre par de la pure contemplation pour virer dans le cauchemar, un cinéma qui fait se marier réalité, fiction, rêves et fantasmes sans vraiment les délimiter, d’où le sentiment de perte de repères qui prédomine. C’est finalement du cinéma hautement sensoriel, qui passe exclusivement par l’image et son pouvoir de fascination. Les thèmes restent relativement obscurs, pour ne pas dire incompréhensibles parfois, mais par la force de sa mise en scène, la réalisatrice parvient à créer une forme d’hypnose. Avec un rythme éthéré, de longs travellings sur les paysages sans fin de l’Afrique, cette façon singulière de se focaliser sur les corps, elle nous fait une véritable proposition de cinéma, à défaut de passionner par son histoire.

Comme fascinée par ses personnages, la réalisatrice a fait appel à un casting pour le moins surprenant. Si on n’est plus vraiment étonné de retrouver Isabelle Huppert dans un rôle très proche de celui qu’elle tenait dans un Barrage contre le Pacifique, l’actrice ne convainc que partiellement. Bien trop rigide dans la peau de cette utopique névrosée, elle n’impressionne la pellicule qu’en de rares occasions, dont une scène superbe avec l’hélicoptère. Derrière elle, Nicolas Duvauchelle tente une relecture du Travis Bickle de Taxi Driver en moins imposant bien sur, d’autant plus qu’on a du mal à cerner son personnage et ses décisions. On trouve également Isaach de Bankolé, qui habite le film de son charisme magnétique avec peu de présence à l’écran et surtout un Christophe Lambert qui parvient à nous surprendre par la justesse de son jeu. C’est sans doute qu’il hérite du personnage auquel on s’identifie le plus facilement, le seul à être lucide.

Film du paradoxe par excellence, White Material nous montre une femme qui lutte contre la résistance mais en abrite le leader meurtri, un homme qui rejoint les rangs de ses agresseurs, et une Afrique cauchemardesque qui n’aura jamais parue aussi « vraie ». Étonnant à plus d’un titre, le film tient surtout pour la perfection de sa mise en scène. Claire Denis est sans doute la seule en France à maitriser à ce point l’image et elle fascine à chaque plan. Mais au-delà que reste-t-il? Quel l’impérialiste blanc ne vaut pas mieux que le rebelle noir? Que l’homme est perdu? Qu’il est le mal peu importe sa couleur et sa situation? Que la frontière entre l’homme et l’animal est bien fine? Pas grand chose de nouveau sous le soleil en fait. Reste que l’illustration de la folie est splendide, et que le film est formellement une immense réussite. Pour le reste, on est loin du niveau du fabuleux Trouble Every Day.

FICHE FILM
 
Synopsis

Quelque part en Afrique, dans une région en proie à la guerre civile, Maria refuse d'abandonner sa plantation de café avant la fin de la récolte, malgré la menace qui pèse sur elle et les siens.