When You’re Strange (Tom DiCillo, 2009)

de le 30/06/2010
 
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Fait étrange, alors que des milliers de personnes passent chaque année sur la tombe de Jim Morrisson au Père-Lachaise, que le groupe est considéré comme un véritable monument de l’époque bénie du rock, que leur musique a accompagné un des plus beaux passages de l’histoire du cinéma dans Apocalypse Now, peu ou pas de films ne se sont intéressés à eux. Mis à part les Doors d’Oliver Stone, qui est loin d’être un grand moment du biopic cinématographique, c’est le désert. Dès lors simplement par le manque de matière le documentaire de Tom DiCillo, réalisateur assez rare et discret à qui on doit Delirious avec Steve Buscemi, s’avère sacrément intéressant. Mais loin d’être le film par défaut When You’re Strange est moment de cinéma magique qui permet d’éclairer le groupe mythique sous un nouveau jour, voir même de le découvrir pour les spectateurs qui n’auraient pas vécu leur jeunesse dans les années 60-70. Car s’il est vrai qu’on connait tous leur musique, on n’est pas forcément au courant de leur histoire et/ou du véritable rôle du dieu Jim Morrisson. Grâce à ce documentaire modèle, on en apprend énormément. Habile mélange d’images d’archives brutes et d’un film de Morrisson, le long métrage qui bénéficie d’une voix off de prestige en la personne de Johnny Depp est un véritable trésor qui couvre l’histoire des Doors de leur naissance à la mort de l’idole à Paris, quand il a rejoint le tristement célèbre club des 27. Mais plus encore qu’un simple documentaire, When You’re Strange s’avère être une expérience de cinéma véritablement étrange mystifiant complètement le personnage de Jim Morrisson qui n’a jamais semblé aussi vivant qu’aujourd’hui.

Ainsi l’expérience s’ouvre sur des images d’un Morrisson barbu au volant de sa mustang parcourant le désert et qui entend l’annonce de sa propre mort à la radio, la scène est des plus troublante. En fait, ses images sont tirées du seul film réalisé par l’artiste, HWY – An American Pastoral, sorte de western et road movie à tendance métaphysique. Ce film dans le film crée l’ossature de When You’re Strange, et comme si Tom DiCillo fusionnait 1h30 durant avec l’esprit du Jim Morrisson réalisateur, le résultat est vraiment surprenant. Cette errance post-mortem permet de revenir sur la génèse d’un groupe aux influences diamétralement opposées, à savoir le rock bien sur mais également le jazz, le flamenco et le blues. Voilà pourquoi les Doors accouchaient de sonorités si bizarres semblant venir d’un autre monde! Et si c’est bien du groupe qu’il s’agit, il s’avère au final que le film s’intéresse d’avantage à son auteur/interprète, poète génial bercé par l’auto-destruction.

Pourtant le portrait n’est jamais morbide ou racoleur, DiCillo reste très pudique et ne s’attarde pas sur la tombe du chanteur, ne nous montre rien des funérailles, son message est ailleurs. Il cherche à nous montrer à quel point l’artiste est parvenu à un degré de détachement vis à vis du monde réel qui est juste surréaliste. Il faut dire que son amour pour les psychotropes remontant à longtemps avant la formation du groupe (le nom the Doors faisant d’ailleurs référence au livre Les portes de la Perception d’Aldous Huxley) le bonhomme était légèrement perché du matin au soir, chef de file idéal pour le mouvement psychédélique. Avec un montage habile, DiCillo transpose ses images sur le rythme planant de la musique afin de créer une oeuvre qui se rapproche finalement plus du cinéma expérimental que du véritable documentaire.

Le rythme lent et hypnotique du long métrage sied à merveille au sujet abordé. Et on nous donne des éléments concrets pour comprendre l’ampleur du culte entourant Jim Morrisson, seul visage des Doors en fait, le reste du groupe étant dans son ombre pour le soutenir et lui permettre de s’exprimer. On assiste à la mise en abîme d’un artiste génial qui perd le contrôle, ses performances sur scènes devenant de plus en plus inquiétantes, à tel point que le personnage devient bien plus important que sa musique. Voyage naturaliste en lévitation dans la tête d’un poète contemporain, When You’re Strange doit également beaucoup à la narration injustement décriée de Johnny Depp. Son timbre profond et presque monocorde sied à merveille au déroulement de l’expérience qui s’étire parfois en longueur mais passionne de bout en bout.

À la sortie de la salle, une seule envie, celle d’écouter les disques des Doors bien sur, de se replonger encore et encore dans leur musique qui sonne comme une invitation au voyage. Symboles d’une époque bien lointaine où tous les excès étaient possible, ils ont droit ici à un portrait qui dépasse le genre du documentaire pour aller très loin dans l’expérience. Si on en apprendra plus ou moins selon notre culture musicale, il n’empêche qu’on vit ce moment avec bonheur, assez impressionné par un traitement vraiment original et par des images tellement indissociables des morceaux musicaux qu’on n’est pas prêts de les oublier. Transcender son sujet de cette manière relève du grand art, et rassure sur la capacité de certains cinéastes à encore proposer quelque chose d’original au cinéma.

FICHE FILM
 
Synopsis

A l'origine, il y a Les portes de la perception, le livre d'Aldous Huxley sur son expérience de la mescaline et d'autres drogues hallucinogènes. La citation de William Blake, qui lui a fourni le titre de ce livre, inspira également Jim Morrison et Ray Manzarek pour le nom du groupe - The Doors - qu'ils fondèrent en 1965 à Venice Beach avec John Densmore et Robby Krieger. Ils allaient devenir l'un des groupes les plus importants et les plus influents du rock américain.