Wall Street : l’argent ne dort jamais (Oliver Stone, 2010)

de le 22/05/2010
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Alors qu’il était un des plus grands, qu’il a marqué le cinéma américain par sa rage, son engagement et son anti-conformisme, depuis quelques années Oliver Stone n’est plus que l’ombre de lui-même. Le clash ce fut en 2004 avec la sortie de l’immense mais pourtant mal aimé Alexandre, coup de maitre du réalisateur qui prenait le spectateur à revers mais dont le résultat reste encore incompris. Et comme pour se racheter une conduite, le voilà qui nous pond World Trade Center, où l’héroïsme dégouline de mauvaise foi, et on se dit que le grand provocateur n’est plus, qu’il est rentré dans le rang. Mais après un W. passé étrangement inaperçu, le voilà qui revient, plus de 20 ans plus tard, à l’assaut de Wall Street et des arcanes de la finance. En 1987 avec Wall Street il a crée à la fois un brûlot et une icône, Gordon Gekko, dont la devise « greed is good » (l’avidité c’est bien) avait lancé des vocations pour toute une génération de futurs traders. Fait amusant, c’est cette même génération qui nous a plongé dans le beau bordel mondial qui épuise lentement mais surement toutes nos ressources. Pas si étonnant donc qu’Oliver Stone décide d’aborder une nouvelle fois le sujet cette année, alors que le monde continue de se battre contre cette fameuse crise financière et que les voyous de Wall Street ont été remboursés après avoir joué un peu trop avec le feu (modèle d’éducation capitaliste, ou pas). Quoi qu’il en soit, Stone débarque hors compétition sur la croisette en plein festival d’argent facile étalé à chaque coin de rue, l’image est toujours cocasse. Et si cette suite n’atteint pas le degré de perfection de son illustre aîné, elle n’en reste pas moins une sorte de retour au sérieux pour le réalisateur qui n’est jamais aussi bon que quand il crache au visage de l’Amérique.

Il n’est pas là pour nous faire la morale c’est certain, il n’a même plus la même rage qu’auparavant, cela ne fait aucun doute. Mais il y a chez Oliver Stone ce côté cynique permanent qui en fait un type attachant car avec un regard plein de lucidité sur le monde qui l’entoure. Et cette fois, plutôt que d’aborder directement une intrigue de type thriller dans le milieu de la finance, la toile de fond générale est une histoire de famille, ainsi qu’une histoire d’amour. Le récit est ambitieux, relativement complexe, mais le duo de scénaristes à la barre du projet s’en sortent haut la main en proposant une trame qui suit une logique imparable évitant l’overdose de sous-intrigues. Pourtant il y avait matière à se laisser aller tant les personnages sont nombreux et les possibilités immenses. Mais en se concentrant sur l’essentiel, 3 à 4 histoires parallèles et entremêlées, tout se déroule sans fausse note majeure, mis à part le final sous forme de happy end forcé juste honteux comparé à tout ce qui précède et qui sera sans doute modifié pour l’exploitation en salles. Difficile de comprendre comment un propos assez cruel finalement tombe dans le pathos gratuit et sans intérêt dans ce dernier acte pourtant prometteur.

Mais jusqu’à cette déception légitime des cinq dernières minutes, Oliver Stone déroule son savoir-faire pour construire un canevas mêlant romance passionnée, complots et manipulations, secrets et fardeaux familiaux, développement personnel sur une toile de fond connue de tous, les prémices de la crise financière en 2008. Gros tour de force, rendre ce background accessible à tous les publics, ce qui était loin d’être gagné étant donné le vocabulaire imbuvable lié aux marchés. Malgré quelques termes qui resteront relativement obscurs lors de démonstrations enflammées, tout ça reste très compréhensible et ne constitue jamais un frein au divertissement général. Car c’est bien de ça qu’il s’agit, et c’est un point sur lequel le film constitue une immense réussite: il est très divertissant, du pur entertainment qui régale pendant plus de deux heures. Mais du divertissement qui a oublié d’être con et qui nous balance bien violemment un propos juste implacable sur la toute puissance des caïds de Wall Street, des types qui jouent avec l’argent de tous dans la plus grande impunité mais qui évoluent dans un monde où la vie et l’humain ne sont que des idéaux de rêveurs.

À la mise en scène on retrouve le grand Oliver Stone, celui capable de pondre des images d’une classe folle et qui se permet même des excentricités formelles qui feraient tâche chez les autres. Certes on est très loin de la pure folie visuelle de sa période sous acide (Tueurs Nés en est le plus bel exemple) mais il trouve des idées géniales pour illustrer la monstruosité et l’immensité de New York vu par les financiers. Certes parfois on tombe dans une sorte de maniérisme presque outrancier mais qu’importe, c’est efficace. La ville se transforme en graphique sur l’évolution des cours, ou telle une matrice on y plonge dans une infinité de nombres et pourcentages, rien à redire c’est redoutable. À cela s’ajoutent quelques véritables tours de force de réalisation et de montage, dont une scène dans le métro qui devrait devenir un modèle pour tous les monteurs qui souhaitent faire fonctionner deux scènes en parallèles, ou même la course en moto, un peu gratuite mais d’une énergie destructrice incroyable!

Au rayon des surprises qui font plaisir, Shia LaBeouf impressionne par la maturité de son jeu, lui qui si souvent irrite par son côté comique de pacotille trouve là un vrai grand rôle dramatique dans lequel il évolue avec une facilité déconcertante. Mais à côté de lui c’est le come-back de l’année! Michael Douglas est juste impérial en se glissant à nouveau dans la peau de Gordon Gekko, requin au visage humain, ici en apparence détruit mais toujours aussi manipulateur. Son jeu froid et détaché, sa présence impériale, son désir de réhabilitation transforment chacune de ses apparitions en moment de bonheur cinématographique hautement jouissif. On n’en dira pas autant de Carey Mulligan, légèrement transparente dans un rôle pourtant intéressant (la fille Gekko), par contre au niveau des seconds rôles c’est un festival avec Josh Brolin, Susan Sarandon, Frank Langella et l’immense Eli Wallach en baron de la banque qui sont tous excellents. On ajoute à ça quelques caméos qui raviront les amateurs du premier film, une superbe photo et une bande son efficace, et on obtient une suite de très haut niveau, ultra crédible et légitime dans le contexte actuel. Du grand spectacle où les termes techniques des traders sont enfin accessibles et où la plongée dans ce monde cruel et déshumanisé devient enivrante. Largement recommandable!

FICHE FILM
 
Synopsis

Wall Street, New York : en plein krach boursier de 2008, un jeune trader, Jacob Moore, est prêt à tout pour venger son mentor, que d'obscures tractations financières ont poussé au suicide. Il demande de l'aide à Gordon Gekko, le meilleur - et le pire - des gourous de la finance, qui vient de sortir de 20 ans de prison pour délit d'initié. Jacob va apprendre à ses dépens que Gekko reste un maître de la manipulation, et que l'argent ne dort jamais.