Walk Away Renée (Jonathan Caouette, 2011)

de le 25/04/2012
 
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En 2003, Jonathan Caouette, sorti de nulle part, signait non seulement un des films-concepts les plus fous de notre temps mais aussi, et surtout, provoquait une expérience de spectateur d’une rareté extrême : celle de partager une vie entière avec un personnage à l’écran. À la fois foncièrement narcissique et complètement ouvert au monde, Tarnation est devenu un phénomène et reste aujourd’hui encore une œuvre rare et essentielle, parangon du cinéma cathartique et exercice de montage psychédélique presque épuisant. C’est dire si, vu l’ampleur du phénomène, Walk Away Renée était attendu au tournant. Présenté il y a bientôt un an en séance spéciale à la Semaine de la Critique dans un premier montage, Walk Away Renée arrive dans sa forme finale très proche du cut cannois et se pose encore tel un objet atypique. Bien conscient des critiques qui lui ont été adressées, Jonathan Caouette redouble d’efforts pour regarder autre chose que son nombril et parle cette fois avant toute chose de sa mère, Renée Leblanc, déjà très présente dans Tarnation. À l’arrivée, Walk Away Renée n’est ni plus ni moins que le film attendu. Un brin décevant pour quiconque s’attendait à revivre une expérience inédite, mais finalement tout aussi puissant et évocateur que l’était Tarnation, avec cette fois une volonté de cinéma qui dépasse l’autoportrait et se permet même d’embrasser le cinéma fantastique.

On retrouve ainsi les mêmes personnages 8 ans plus tard, à peu près là où on les avait laissés ou presque. Et si Tarnation n’avait d’autre trame scénaristique que la vie de Jonathan Caouette, sinueuse et incertaine, sans cesse à la limite de déraper, Walk Away Renée prend une forme bien plus posée, moins audacieuse au premier regard. Tout simplement car il s’agit d’un road-movie, soit un des genres les plus classiques du cinéma américain. Sauf que Jonathan Caouette n’a rien d’un cinéaste classique et se rapproche plutôt d’un plasticien autodidacte. Donc plutôt que de plonger ses personnages (lui et sa mère) dans un voyage peuplé de rencontres pour les faire gagner en sagesse, comme tout bon road-movie, il les fait sombrer peu à peu, en écho à son ouverture sonnant comme un cri d’alarme. Mais en même temps qu’ils s’enfoncent de bobine en bobine, alors que les médicaments de Renée viennent à manquer (elle souffre de grave problèmes mentaux depuis des années, dont de schizophrénie), le film gagne pourtant en lumière. Ainsi, très tôt Jonathan Caouette lance l’idée selon laquelle les malades mentaux vivraient dans un monde parallèle, une idée que son goût prononcé pour le fantastique et la science-fiction lui fera illustrer littéralement. Au moment le plus noir du film, et le temps d’une séquence empreinte de mysticisme, il se frotte à la représentation du cosmos et du voyage interdimensionnel. Imaginant un monde parallèle dans lequel sa mère ne serait pas malade, il compose une réalité alternative utopique et répond encore à son introduction en représentant sa mère telle une icône religieuse baignant dans une aura lumineuse et transcendantale. Cette digression fantastique fait partie de l’arsenal de Jonathan Caouette pour conjurer sa tendance à la noirceur pure et équilibre plusieurs séquence de démence franchement douloureuses. Car si l’ensemble adopte un ton plutôt mélancolique, par certains aspects et grâce à son montage astucieux, ainsi que ses choix d’images d’archives, Walk Away Renée crée parfois le malaise des films glauques peuplés de freaks effrayants. Le plus bel exemple étant le grand-père Adolf, traité à plusieurs reprises comme un monstre de film d’horreur.

À détacher de plus en plus son film du réel au fur et à mesure que son voyage avance, Jonathan Caouette rejoint quelque part son propre désir de cinéma. Tarnation était un kaléidoscope fascinant qui prenait forme à partir d’images qui n’avaient pas nécessairement été pensées pour être assemblées un jour, même si certains passages restent troublants à ce sujet. Walk Away Renée est une œuvre différente dans le sens où au-delà de l’effort de montage toujours présent, toujours aussi habile voire plus avec quelques transitions sublimes, on trouve un véritable effort de mise en scène du début à la fin. En multipliant les angles de prises de vue, en jouant certaines scènes, ce que le film peut perdre en authenticité il le gagne en maîtrise, ce qui fait de Walk Away Renée une œuvre iconoclaste encore une fois, à la frontière du documentaire et de la fiction. Dans ses plus beaux moments le film parvient à capter aussi bien l’errance et la lutte, que le désarroi total face à la plus incompréhensible des maladies. Souvent très beau, parfois drôle, en quelques instants déchirant, le second film de Jonathan Caouette permet de mieux cerner son étrange personnage. Il se met une nouvelle fois à nu, faisant toujours preuve de ce délicat mélange entre égocentrisme exacerbé et douleur de vivre pudique, jonglant entre le désespoir d’une situation et son traitement cinématographique tantôt appuyé, tantôt équilibré par une certaine légèreté. Avec sa musique folk, ses split-screens et autres effets de montage, l’audace de son traitement sonore, ses différentes textures et formats d’image, Walk Away Renée possède ce pouvoir bouleversant des films qui exposent un être sans fard, ou une simple pointe. La seule limite de l’exercice, et qui peut être de taille, est que Jonathan Caouette avait déjà fait la même chose avec Tarnation, et qu’il est impossible de revivre le même choc avec le même procédé. retse que Walk Away Renée, plus qu’une suite, ressemble à une sorte de zoom sur un des composants de Tarnation, et pas le moins important puisqu’il s’agit tout de même de sa matrice.

FICHE FILM
 
Synopsis

En compagnie de sa mère, Renee, qui souffre d’importants troubles mentaux, le réalisateur Jonathan Caouette entreprend un voyage à travers les Etats-Unis, pour la déménager de Houston à New York. Les obstacles qu’ils rencontrent sur leur route sont entrecoupés de retours dans le temps qui donnent un aperçu de cette relation mère-fils hors du commun.