Vengeance (Johnnie To, 2009)

de le 02/06/2010
 
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Rencontre improbable. C’est sans doute ce qu’on s’est tous dit à l’annonce de la mise en chantier de Vengeance, qui devait à l’origine arriver sur les écrans après le remake du Cercle Rouge dans l’agenda très chargé de Monsieur To. Le Johnny le plus populaire de France et le Johnnie le plus puissant de l’industrie cinématographique hong-kongaise rassemblés autour d’un même film, combinaison étrange qui n’aurait jamais dû voir le jour. En effet au départ le rôle devait être tenu par Alain Delon pour qui le scénario avait été écrit, mais étant donné qu’aucun réalisateur aujourd’hui ne mérite le talent d’Alain Delon, c’est sans surprise qu’il a fini par refuser, préférant se concentrer sur une future série TV lamentable de TF1. Après tout, entre pouvoir travailler avec un des metteurs en scène les plus intéressants du moment et tourner dans de la daube pour ménagères, c’est vrai qu’il n’y a pas photo! Quoi qu’il en soit, c’est finalement une bonne chose que l’ancien grand acteur à la tête devenue grosse comme un melon ne soit pas de l’aventure, car c’est l’occasion pour Johnny Hallyday de rappeler à tout le monde qu’en plus d’être une icône de la chanson française (qu’on aime ou pas ce qu’il fait, sa longévité et son aura auprès du public forcent le respect) il est capable d’être acteur, et pas mauvais en plus! Il lui fallait bien ça, même s’il y a peu de chance pour que cela influe sur son image publique souvent ridicule, à cause de divers éléments à l’agencement imparable. Il n’a pas raté cette chance incroyable de travailler avec le nabab de Hong Kong, le nouveau maître du film de gangster, qui accouche d’un film surprenant, presque conceptuel. C’est loin d’être son meilleur, mais c’est loin d’être la purge que certains ont vu à Cannes l’année dernière.

Au delà du coup médiatique d’engager une star telle que Johnny (que Johnnie To ne connaissait pas, comme quoi la célébrité est une chose toute relative une fois dépassées les frontières), il y a dans Vengeance quelque chose de fascinant. On avait quitté le réalisateur sur Linger puis Sparrow, deux films plus que légers après 5 oeuvres noires et presque toutes essentielles (Election, Election 2, Exilé, Triangle et Mad Detective), il revient avec un vrai polar stylisé, qui convoque autant ses films précédents, en particulier le western urbain Exilé, que ses films de chevet, dont le Samouraï de Jean-Pierre Melville auquel il fait une référence évidente en nommant son personnage principal Costello. Si on cite plusieurs fois Exilé, c’est que Vengeance aborde plus ou moins la même approche, à savoir un scénario extrêmement basique pour ne pas dire inexistant, paradoxe ultime quand on sait que Wai Ka-Fai a signé par le passé les scénarios les plus complexes que Johnnie To a pu mettre en images pendant sa carrière! Mais scénario épuré à l’extrême n’a jamais été synonyme de film vide de sens, on en a une nouvelle fois la preuve dans cette expérimentation permanente qui tourne à l’exercice de style aussi passionnant qu’énervant.

Énervant car on sait que Johnnie To est capable de choses bien plus inventives que de recycler des figures déjà expérimentées par le passé, car Wai Ka-Fai est capable de pondre des scénarii sans fausse note, alors que parfois ici on tombe dans des séquences ridicules (souvent liées à l’amnésie de Costello, légèrement tirée par les cheveux). Mais passionnant de bout en bout, à tel point que les presque deux heures du film semblent filer à toute vitesse, alors que concrètement il ne se passe pas grand chose. C’est là que réside tout le talent de To, celui qu’il a déployé sur ses plus grand films, The Mission et Exilé (dont Vengeance semble être la troisième variation), réussir à remplir du vide par cette faculté incroyable à dilater le temps et l’espace. Ainsi il transforme une histoire de vengeance somme toute banale en un véritable ballet de flingues, un opéra sanglant dans lequel les coups de feu remplacent les paroles. De la scène des parapluie à l’entrainement de tir sur un vélo, en passant par un gunfight éclairé par la lune ou une rencontre figée dans un couloir souterrain, toutes ces séquences sont comme des clins d’oeil du réalisateur à lui-même, et par extension à son public, au risque de laisser tous les autres au bord de la route.

Johnnie To construit toutes ces séquences comme autant de toiles de maitre, n’utilise le ralenti que quand il est nécessaire, compose des cadres magnifiques, toujours servis par une photographie de haut niveau (les techniciens de la Milkyway font encore une fois des miracles) et livre un film de mecs, exclusivement. Tout n’y est que concept, c’est pourquoi il a paru si creux à beaucoup de monde. À la manière de Melville, To recherche l’épure ultime, limitant ses mouvements de caméra et ses dialogues. S’il le traite parfois de façon maladroite, trop pour prétendre atteindre son but (c’est à dire conclure sa recherche graphique et narrative), il se rapproche tout de même d’une sorte d’idéal de cinéma. Malheureusement trop d’erreurs l’empêchent de réussir totalement. Le temps d’une scène voulue mythique, le gunfight dans la décharge, il foire sa gestion de l’espace avec des personnages recevant des balles d’on ne sait où, le gunfight au clair de lune devient presque brouillon dès que la lumière baisse, le final tient presque de la vaste blague. Ces petits détails qu’on pardonnerait si facilement à un artiste d’un niveau plus faible entachent parfois lourdement le film.

Côté acteurs, même si Johnny Hallyday est largement mis en avant, il n’est jamais vraiment seul à l’écran. Il est la bonne surprise de Vengeance, reprenant un rôle finalement assez proche de celui dont il avait hérité dans le Spécialiste de Sergio Corbucci, à savoir un pistolero peu locace. D’ailleurs avec ses traits marqués et son regard perçant il impose immédiatement une présence quasi mystique à l’écran, qui s’écroule dès qu’il ouvre la bouche. To aurait du pousser le concept encore plus loin en le rendant carrément mutique, ça aurait eu encore plus de gueule et aurait éliminé un défaut majeur. À ses côtés on retrouve un trio d’habitués des productions Milkyway, avec Suet Lam toujours aussi drôle, Gordon Lam impeccable et un Anthony Wong majestueux. S’y ajoute Simon Yam en bad guy en roue libre totale, héritant de scènes bien jouissives. Mêlant récit vengeur, histoire d’amitié et de code d’honneur inébranlable, Vengeance s’inscrit logiquement dans la filmographie de Johnnie To et dans la veine du vrai polar d’hommes. Les habitués seront en terrain (trop?) connu, les autres risquent de passer à côté, ce n’est pas un film majeur mais une étape intéressante dans l’évolution de ses obsessions. Dans tous les cas, c’est très loin d’être un mauvais film.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un père vient à Hong Kong pour venger sa fille, victime de tueurs à gages. Sur son passeport est marqué "cuisinier". 20 ans plus tôt, il était un tueur professionnel.