Un Prophète (Jacques Audiard, 2009)

de le 31/08/2009
 
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Le 16 mai 2009, trois jours après le début de la compétition la presse unanime acclame ce film en lui décernant un peu prématurément sa palme d’or… la suite on a connaît, la palme revient à Haneke et Audiard repart avec « l’autre palme », le grand prix, un peu comme cela était arrivé à OldBoy quelques années plus tôt. Des critiques aussi emballés et tombant dans un flot de compliments à propos d’un film français, cela m’a fait douter de leur sincérité… la propension au chauvinisme de mes compatriotes n’étant plus à démontrer. Comme j’ai eu tord d’émettre des doutes sur ce film… je ne connais pas le cinéma d’Audiard, ceci explique peut-être cela. Toujours est-il qu’Un Prophète, après Les Etreintes Brisées, Antichrist et Inglourious Basterds, confirme que le festival était d’un très haut niveau cette année. Et je découvre là un immense réalisateur qui vient de créer un diamant noir de cinéma.

Déjà il s’attaque au film de prison, genre peu fréquenté chez nous, et dont chaque tentative se voit comparée à ce qui restera à jamais le maître étalon, la série Oz. Et Audiard peut être fier, il n’a pas à rougir de la comparaison, l’univers carcéral qu’il dépeint est noir, réaliste, pue la violence, la corruption, le sexe et le racisme. Mais son modèle plus ou moins inconscient c’est Don Siegel et le cinéma des années 70 en général pour un portrait de l’ascension d’un caïd… Sauf qu’en partant d’un scénario de Abdel Raouf Dafri (scénariste du diptyque Mesrine) largement re-écrit, Audiard et Bidegain ne font pas qu’utiliser des figures de style classiques du genre, ils explorent une nouvelle idée en révolutionnant complètement l’éducation d’un gangster. Car Un Prophète c’est ça, de l’inédit, chez nous comme ailleurs!

Le but est de se démarquer de l’image de Tony Montana, qui colle à toutes les tentatives depuis Scarface. Pour cela, il fallait un personnage nouveau, c’est Malik… petite frappe qui s’est pris 6 ans fermes pour violence contre un flic. Il est jeune, il est arabe, et surtout il ne porte pas sur son visage la moindre trace d’une tragédie, il n’a pas d’histoire, son histoire commence en prison. C’est là toute la différence… il n’a pas d’ambition, les gangsters à tendance mafieuse avec leurs signes extérieurs de richesse le répugnent complètement, il est solitaire… Entré en prison sans le moindre avenir ou sans même en chercher un, la violence qui va l’entourer va peu à peu lui faire prendre conscience de ses capacités insoupçonnées, il est très intelligent.

L’intelligence d’Audiard est d’avoir pris la figure classique de l’arabe, toujours utilisée soit comme propos social chiant dans des films qui se veulent le reflet d’une réalité ridicule soit comme ressort comique dans des comédies non moins ridicules dont notre public est si friand… Sauf qu’ici, il en fait son héros, un héros comme on n’en a jamais vu, qui ne va pas se construire par la violence mais va utiliser celle des autres, et surtout un héros au regard d’enfant qui ne connaît rien de la vie à l’extérieur! Le propos social n’est pas oublié avec bien entendu une description minutieuse de la prison centrale de Paris, la quasi-impossibilité de réinsertion suite à un long séjour car au sein même de la prison une forme de société hiérarchisée existe et que lorsqu’elle représente le seul modèle connu, l’extérieur sera calqué sur ce modèle.

Réussir par la culture et l’instruction, c’est aussi ça le propos d’Un Prophète, sauf que ce n’est pas réussir au sens politiquement correct puisqu’il s’agit de devenir un caïd. D’ailleurs le titre plutôt énigmatique prend de plus en plus de sens au fur et à mesure que se déroule le film, Malik est un gangster d’un genre nouveau, assez malin pour ne pas sombrer dans le cliché du gros bras bagarreur, et qui utilise toutes les communautés présentes autour de lui pour monter son entreprise criminelle… Dans le politiquement incorrect on peut citer également le constat irréfutable de l’importance grandissante de l’islam en prison ou les tendances mafieuses des corses (image qui a d’ailleurs fait débat), mais ce n’est qu’une fiction…

Pour une nouvelle figure du genre, nouvel acteur, le jeune Tahar Rahim impressionne vraiment  avec son visage angélique qui cache un cerveau en permanente ébullition. Il souffre beaucoup, fait le larbin, met de côté son honneur… jouer le faible pour ressortir comme le plus fort. En face de lui Niels Arestrup est tout aussi grandiose en parrain corse qui voit le monde qu’il s’est crée et qu’il domine partir en lambeau devant ses yeux impuissants. A ce propos et comme souvent, certains acteurs abusent un peu sur l’accent corse en le ridiculisant légèrement… de quoi en faire tiquer quelques uns. Tous les seconds rôles, pour la plupart des inconnus, ont vraiment la gueule de l’emploi, des sales gueules de taulards et de voyous… et ne font qu’élever un peu plus la présence de Tahar Rahim dont la performance est juste hallucinante il faut le répéter

Pour illustrer son propos Audiard livre une mise en scène juste parfaite. Alternant de légers mouvements avec quelques effets de style bien placés (sa façon de faire baisser la lumière en passant la main devant la caméra c’est vraiment très beau), il nous fait ressentir ce que Malik ressent en resserrant le champ visuel après s’être fait tabasser ou en assourdissant le son après une fusillade… l’effet est efficace! D’ailleurs la fusillade en question, tout comme les quelques scènes « d’action » sont hyper immersives avec un cadre resserré au maximum, toujours dans des espaces limités. Et comme pour libérer un peu son héros, il ponctue le récit de scènes oniriques sous forme de métaphore de son sentiment de culpabilité

Voilà, il n’est pas toujours nécessaire d’amener une amélioration technologique pour révolutionner son art, il suffit souvent d’avoir la bonne idée au bon moment. Avec Un Prophète Audiard frappe très fort avec un film de genre, mais d’un genre nouveau, un long film pour illustrer un destin hors du commun. Et il fait d’un petit voyou, arabe de surcroît, une véritable icône du crime… franchement c’est très très fort et c’est un des meilleurs films français depuis longtemps!

FICHE FILM
 
Synopsis

Condamné à six ans de prison, Malik El Djebena ne sait ni lire, ni écrire. A son arrivée en Centrale, seul au monde, il paraît plus jeune, plus fragile que les autres détenus. Il a 19 ans. D'emblée, il tombe sous la coupe d'un groupe de prisonniers corses qui fait régner sa loi dans la prison. Le jeune homme apprend vite. Au fil des " missions ", il s'endurcit et gagne la confiance des Corses. Mais, très vite, Malik utilise toute son intelligence pour développer discrètement son propre réseau...