Un Jour de chance (Álex de la Iglesia, 2011)

de le 08/09/2012
 
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Étrange Festival 2012 : Avant-première.

Après l’aboutissement que représentait l’immense Balada Triste, Álex de la Iglesia emprunte à nouveau le chemin de la farce et de l’absurde pour livrer avec Un Jour de chance un de ses films les plus engagés, dans une carrière déjà bien fournie en charges offensives envers un système à la dérive. Maniant toujours aussi brillamment l’humour noir et l’émotion, l’espagnol cinéphile au regard lucide sur son pays signe une fable humaine bouleversante qui prouve qu’il est bel et bien un artiste en colère.

Dans Balada Triste, Álex de la Iglesia ouvrait les yeux sur une Espagne franquiste coupée en deux à travers la lutte de deux clowns pour une même femme. Dans Un Jour de chance (L’éclat de la vie dans sa version originale) il plante un chômeur longue durée, ex-créatif en agence de pub, la tête sur une tige métallique en plein milieu d’un théâtre antique. Concrètement, le symbole n’est pas bien difficile à décrypter : il lobotomise le pur produit du capitalisme déshumanisé sur l’autel d’une grandeur oubliée de l’Espagne. Difficile de trouver une image plus forte pour synthétiser la crise terrible que traverse la pays. Mais comme Álex de la Iglesia n’est pas du genre à s’apitoyer et qu’il préfèrera toujours gueuler très fort, au risque de passer pour un fou et de se mettre les cyniques, les vrais, sur le dos, il préfère tourner tout cela en farce caustique. Il n’a jamais été aussi indigné dans toute sa carrière et concentre ici toute la colère déjà présente à plus faible dose dans 800 balles et son rapport à l’héritage culturel, dans Le Crime farpait et son traitement du culte de l’apparence et du capitalisme, ou encore dans Mes Chers voisins et son regard assassin sur la communauté espagnole qui en oublie son principe d’entraide par appât du gain. Avec Un Jour de chance, il synthétise tout ça, et plus encore, en enrobant le tout d’un exercice de style audacieux de huis-clos à ciel ouvert.

Un jour de chance surprend avant tout par la sobriété de ton adoptée par Álex de la Iglesia. Dans sa première partie il adopte même la forme d’un simple drame social doublé d’un humour exploitant au mieux le pathétique de la situation de Roberto Gómez, homme qui ne se considère plus comme tel depuis que ses journées sont rythmées par la recherche d’emploi, lui qui avait trouvé « la chispa de la vida », le slogan de Coca-Cola. Et le réalisateur étant visiblement très en colère contre le système, il ne s’encombre pas de chemins tortueux et va généralement droit au but, quitte à paraître un brin bourrin dans son traitement. Avec son personnage broyé et dont la seule accroche véritable au monde des vivants reste sa femme, incroyable Salma Hayek, qu’il envoie dans la gueule du loup, il dresse un portrait peu glorieux du monde de l’entreprise en quelques minutes seulement. Entre les amis d’antan qui s’éloignent dès lors qu’il est question d’aider quelqu’un, les cadres branleurs qui jouent à la Wii au bureau sous couvert de « projet » très important, les assistantes serviles, tout y est tourné vers l’absurde réaliste, sorte de traitement kafkaïen tourné vers la farce. La force d’Álex de la Iglesia est qu’il n’oublie jamais l’humour, et n’oublie ainsi jamais son spectateur envers qui il éprouve depuis 20 ans le plus grand des respects. Il lui livre ainsi une véritable histoire de cinéma, orchestrée en grande partie par Randy Feldman (scénariste de Tango et Cash), qui prend racine dans la situation contemporaine et critique de l’Espagne en traitant de l’intime d’une de ses victimes. « Il n’y a pas plus difficile que de rentrer à son foyer le soir sans travail » avouera la femme de Roberto poussée dans ses derniers retranchements, et laissant apparaître une fissure dans son courage de façade. Il n’est pas que question de chiffres, de « crise », la première victime de ce monde est l’être humain. Et en jouant de l’artifice de l’accident romantique, Álex de la Iglesia n’est pas loin d’affirmer que cette lobotomie, la société l’a peut-être cherchée. Dès lors qu’il empale son personnage sur ce chantier, on retrouve une certaine vision délirante du cinéma du basque qui va développer autour de l’incident toute une série de petites intrigues et de grands personnages absurdes, tous tissant une vision de la société espagnole qui fait froid dans le dos car elle nous renvoie à la notre. Et ce même si tout est traité sur le mode de l’exagération du cinéma.

Futur maire, chirurgien, conservateur, journaliste, gardien, agent, président de chaîne de TV, chef d’entreprise, simple passant, tout ce petit monde qui s’orchestre autour de la situation de Roberto et sa mort annoncée à demi-mots, mais inconsciemment espérée par le naturel de l’homme plus proche du vautour que de l’animal évolué auquel il voudrait ressembler, tout cela crée une mosaïque fascinante, étrange et terrifiante. Qu’il cite directement, et consciemment, Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder pour un des nombreux questionnements moraux qui parcourent le film, La Cabina d’Antonio Mercero pour le point de départ surréaliste ou de façon plus générale le traitement du suspense d’Alfred Hitchcock, Álex de la Iglesia en tire un film protéiforme et peut-être trop riche derrière son apparence simplicité. Bien décidé à allumer tout ce qui bouge, il se moque de l’information instantanée et forcément inexacte, de l’exploitation du drame à la TV, de la déshumanisation des agences de communication, de cette tendance qu’à l’être humain à toujours tirer la couverture de son côté pour exploiter la pire des situations, ou plus largement le voyeurisme crasse d’un peuple qui n’a finalement pas beaucoup évoluer depuis l’antiquité et se trouve bien à sa place pour attendre la mort de ce pauvre type dans une arène, symbole fondamental du goût pour le sang de l’homme, cet animal si évolué. Porté par la partition comique de José Mota qui illustre à merveille le cancer du capitalisme outrancier sur l’humanité (il pense plus à exploiter sa situation critique pour gagner de l’argent et enfin « faire quelque chose » plutôt qu’à sa femme et ses enfants), Un Jour de chance adopte un regard désabusé sur le monde, à la limite de la misanthropie s’il n’y avait pas, justement, les personnages très humains et profondément bons de la femme et des enfants. Drôle car absurde, le film finit par devenir bouleversant dans son dernier acte, mais sans jamais être plombant car Álex de la Iglesia ménage toujours un contrepoint plus léger, comme une respiration dans le drame. En exploitant au mieux ce lieu unique, développant une grammaire de cinéma inédite pour lui, même s’il se permet quelques beaux mouvements de grue ou ces brillants travellings dont il a le secret, il évite la répétition visuelle liée au huis-clos et ne manque pas inventivité. La marque des grands. Il en fallait du talent pour traiter sur le ton juste un tel récit, lui adopte un traitement qui fait de Roberto Gómez un symbole crucifié jusque dans sa position christique, le métaphore d’une société qui aime se repaître du sang de ceux qu’elle a engendrés, une société qui possède quelque chose de pourri et envers laquelle Álex de la Iglesia a la haine. Quelle belle surprise, si drôle et si amère à la fois…

FICHE FILM
 
Synopsis

Ancien publicitaire à succès, Roberto ne supporte plus d’être au chômage. Désespéré, il retourne avec sa femme dans l’hôtel qui fut le théâtre de leur lune de miel. Mais l’établissement a laissé place à un musée sur le point d’être inauguré. Au cours de sa visite, il fait une grave chute et se retrouve avec une barre de fer plantée dans la tête. Devenu l’attraction numéro 1 pour les médias présents, Roberto comprend que cet accident pourrait finalement lui être très profitable...