Un Homme qui crie (Mahamat-Saleh Haroun, 2010)

de le 17/08/2010
 
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Le cinéma africain est un cinéma rare, et encore plus dans les grands festivals. À Cannes cela faisait 13 ans que l’Afrique n’avait pas eu les honneurs de la compétition officielle, depuis Kini et Adams qui venait du Burkina Faso. Cette année Mahamat Saleh Haroun y présentait son troisième long métrage après Abouna et Daratt, prix spécial du jury à Venise en 2006. Et il y a fort à parier qu’il doive son prix du jury pour cet Homme qui Crie en grande partie au fait qu’il provienne du continent africain, et non à ses qualités intrinsèques. Un Homme qui Crie est un beau film, très beau même, souvent magnifique. Un sujet central qui mêle un combat père/fils avec en décor la guerre permanente que subit le Tchad depuis de trop nombreuses années, c’est important, c’est vrai. Mais un sujet important ne fait pas un grand film, on le répète. Et un Homme qui Crie est un très bon film, parfois excellent, mais il n’est en rien un grand film qui restera dans les mémoires. Sur le plan technique, sur le plan narratif, au niveau du jeu des acteurs, l’ensemble est bien trop approximatif pour totalement convaincre. Alors oui il y a des tas de bonnes idées, des thématiques profondes et importantes, mais qui se retrouvent handicapées par de très mauvais choix, que ce soit au niveau du scénario ou de la mise en scène. Un prix du Jury bien généreux donc, compréhensible étant données les origines de ce film et son sujet, mais un prix du jury qui aurait très bien pu atterrir dans les mains d’un réalisateur qui le méritait sans doute plus que Mahamat Saleh Haroun qui est un artiste avec de belles idées mais qui ne sait pas toujours les exploiter correctement.

On va suivre pendant un très long moment cet homme qui ne crie que dans le titre, car le bonhomme distille ses mots avec parcimonie. Cinquantenaire passé, il vit dans le souvenir de son ancienne gloire de champion de natation que ses collègues n’oublient surtout pas de lui rappeler, et c’est au bord de la piscine de ce grand hôtel qu’il est le plus heureux, avec son fils qui l’aide pour surveiller les baigneurs. La situation politique ambiante et la crise permanente aidant, il doit laisser sa place chérie à son fils pour partir s’occuper de la barrière accoutré tel un héros du cinéma burlesque ou un Jacques Tati noir avec son pantalon trop court. On rit un peu, on a surtout beaucoup de peine pour ces gens qui aiment leur métier plus que tout, qui veulent profondément faire le bien et qui se retrouve évincés du jour au lendemain pour la vigueur de la jeunesse. C’est le point de départ pour un récit qui va rapidement devenir cruel, nous montrant la corruption et le pouvoir venimeux d’une guerre invisible, c’est surtout l’entrée sur une voie sans issue et qui atteindra un point de non retour.

Métaphore biblique jusque dans les noms des personnages, Abdel, David ou Adam qui l’espace d’un instant se transforme en Abraham sacrifiant isaac, un Homme qui Crie est bel et bien peuplé de grandes idées et de thèmes forts. malheureusement ils sont pour la plupart abandonnés en cours de route, sacrifiés sur l’autel d’un récit qui ne veut pas s’échapper de son carcan. Le thème central est la relation père/fils, sa destruction puis le regret, Mahamat Saleh Haroun coupe court à toute tentative de s’en écarter même si d’autres sujets majeurs et peut-être même plus intéressants s’esquissent. Le film devient une errance, celle d’un homme qui réalise qu’il a tout perdu, en faisant le choix de tout perdre par pur égoïsme, et qui n’a plus qu’un but, trouver la rédemption. Finalement ce n’était pas des Hommes et des Dieux le film le plus ancré dans la religion cette année à Cannes, c’était clairement un Homme qui Crie tant il cite les mythologies religieuses jusque dans ce plan final bouleversant et puissant, mais tellement facile pour illustrer la purification de l’âme et le pardon.

Et si tout ça est très beau et touchant, avec une portée clairement universelle, il n’empêche qu’on en ressort avec la sensation bizarre d’un réalisateur qui cherche à nous faire la morale, à nous l’européen qui ne fait rien pour aider l’Afrique et la laisse pourrir de l’intérieur. Rien n’est explicite à ce sujet mais c’est une impression parfois pesante et surtout gênante au cinéma. S’il a l’apparence d’un film simpliste et poétique, parfois cruel, un Homme qui Crie n’en demeure pas moins un objet cinématographique clairement militant, même si cet aspect n’est visible qu’en sous-texte. Mais au delà de ces considérations pas forcément évidentes, un Homme qui Crie est un film souvent très beau sur le plan pictural. Mahamat Saleh Haroun soigne vraiment ses cadres et les construits avec précision, utilisant à merveille l’espace à disposition pour filmer ses personnages la plupart du temps de loin, ne forçant donc pas l’émotion. Il se rapproche des regards seulement en de très rares occasions et ces séquences tranchent donc complètement avec tout ce qu’il y a autour. Le revers de la médaille est qu’en filmant d’aussi loin et en plans souvent fixes, ou avec de très légers travellings, est qu’il impose une distance avec ce qui se passe à l’intérieur de son cadre. En voulant ne surtout pas forcer l’émotion il en prive son film la plupart du temps.

Toutefois il se dégage quelques scènes dans lesquelles cette émotion est bien présente et nous attrape le coeur, comme un chant déchirant d’une jeune fille qui ne sait plus si son amour rentrera de la guerre ou bien entendu cette errance en side-car superbe. À chaque fois ce sont des scènes muettes, sans dialogues. Et cela est plutôt logique tant les acteurs surjouent en permanence, manquant terriblement de naturel, en particulier quand ils parlent en français. Ce côté théâtral accentue encore un peu plus la distance entre le spectateur et la situation à l’écran, et cela n’aide pas beaucoup pour maintenir l’attention par rapport à un objet filmique extrêmement lent, pour ne pas dire relativement ennuyeux sur la longueur.

[box_light]Auréolé d’un prix du jury à Cannes dont on ne saisit pas forcément la raison artistique, un Homme qui Crie est un beau film c’est indéniable. Une oeuvre visuellement très réussie, posée et contemplative. Mais c’est également un film souvent très ennuyeux, maladroit dans le développement de son récit et dont les symboliques religieuses, et plus précisément bibliques, ont tendance à fatiguer sur la longueur. Certes un film africain se doit d’être soutenu pour des raisons évidentes, mais il ne faudrait pas passer outres ses défauts évidents qui provoquent somnolence et désintérêt, car ils sont bel et bien présents et perturbent grandement cet Homme qui Crie.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Le Tchad de nos jours. Adam, la soixantaine, ancien champion de natation est maitre nageur de la piscine d'un hôtel de luxe à N'Djamena. Lors du rachat de l'hôtel par des repreneurs chinois, il doit laisser la place à son fils Abdel. Il vit très mal cette situation qu'il considère comme une déchéance sociale. Le pays est en proie à la guerre civile et les rebelles armés menacent le pouvoir. Le gouvernement, en réaction, fait appel à la population pour un "effort de guerre" exigeant d'eux argent ou enfant en âge de combattre les assaillants. Adam est ainsi harcelé par son Chef de Quartier pour sa contribution. Mais Adam n'a pas d'argent, il n'a que son fils...