Tyrannosaur (Paddy Considine, 2011)

de le 14/04/2012
 
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Acteur formidable révélé par Shane Meadows dans A Room for Romeo Brass il y a bientôt 15 ans et qui s’est ensuite de plus en plus affirmé dans des rôles incroyables dans des films l’étant tout autant, d’In America à Submarine en passant par Hot Fuzz, The Backwoods ou la grosse claque Dead Man’s ShoesPaddy Considine passe derrière la caméra. Avec Tyrannosaur et son titre énigmatique pour un drame contemporain, il prolonge la réflexion entamée autant sur son court métrage Dog Altogether que sur Dead Man’s Shoes dont il avait signé le scénario. En cinéaste de la violence ordinaire et de la noirceur de l’humanité, il signe un film sans concession et d’une beauté troublante, entre le drame social à l’anglaise tel qu’on le connait depuis des dizaines d’années et le thriller américain dark et violent. Construit autant sur un récit magistral que sur la performance une fois de plus hallucinée d’un Peter Mullan toujours plus impressionnant au fil des années, Tyrannosaur est un petit miracle de noirceur, un miroir sur les tréfonds inavouables de l’âme humaine et un premier film d’une puissance inattendue.

Avec son introduction en écho direct à son court métrage précédent et qui s’impose immédiatement comme l’ouverture la plus brutale vue au cinéma ces dernières années, Paddy Considine fait le choix courageux de faire de Tyrannosaur un film choc à la croisée des genres. Avec son décor de banlieue résidentielle, ses personnages peuplant sporadiquement le cadre et ressemblant à s’y méprendre à des monsieur et madame tout le monde, le film pourrait très bien trouver sa place dans la filmographie de Ken Loach, notamment par sa charge sociale virulente, voire agressive. Pourtant, à la différence de celui qui donna un de ses premiers rôles au cinéma à Peter Mullan (Riff-Raff en 1991) il prend le parti de s’éloigner de cette esthétique brandée « cinéma social anglais » pour adopter une forme de cinéma bien plus classique, assez proche du polar et du thriller US, permettant un recul nécessaire pour aborder son personnage principal. Film d’une noirceur peu commune, Tyrannosaur est construit tout autour du personnage de Joeseph, avant de devenir le récit d’un couple d’âmes errantes qui ne trouveront la rédemption que dans l’acte extrême d’auto-destruction. En scrutant l’homme au plus profond de son être, Paddy Considine va jusqu’à mettre à nu le pire des côtés obscurs. Son personnage principal, sorte de variation adulte et donc marquée au fer rouge par la vie du héros de Breathless, est une boule de nerfs insaisissable, son côté placide laissant rapidement place à des excès de fureur incontrôlables qui le poussent à commettre les pires actes pour les regretter ensuite. Une sorte de personnage bipolaire absolument convaincu d’être le mal incarné, névrosé à l’extrême et n’ayant jamais vraiment accompli le deuil de son épouse. Paddy Considine ménage suffisamment d’interrogations pour que les révélations sur son personnage, jusque dans le final, se posent comme des surprises brutales et mettent à chaque fois l’ensemble de ses actes en perspective nouvelle. La même méthode d’écriture est appliquée pour l’intrusion des personnages secondaires, d’abord Hannah puis son mari, chacun s’affirmant au fur et à mesure des bobines sous un nouveau jour. la construction brillante de Tyrannosaur permet de prendre le spectateur à revers à chaque fois pour finir par ancrer le film dans la métaphore pure, celle d’une Angleterre dont les fondamentaux, le peuple, est en phase terminale. C’est bien le portrait d’une Angleterre tuméfiée, rongée de l’intérieur, en pleine déliquescence malgré ses rares moments de joie fugaces toujours aidés par une consommation excessive d’alcool (dont l’effet inverse est tout aussi brillamment exposé à travers les personnages masculins). En résulte un drame d’un pessimisme et d’une noirceur assez fous et totalement inattendus. Malgré le final qui laisse un relatif espoir à ces personnages, ils paraissent définitivement brisés, à l’image d’un pays qui a oublié le fonctionnement de l’humain.

Tyrannosaur base son discours sur la violence et l’humiliation, en ne laissant que peu d’échappatoires à ses personnages. Pourtant, dans ce décor sans espoir et cette humanité nécrosée, une forme d’amour semble possible. La subversion totale du discours passe par le fait que cet amour, et la rédemption qui l’accompagne, ne peut passer que par une phase de violence extrême, un renoncement à la dernière forme d’humanité et de morale ainsi qu’un comportement embrassant totalement l’auto-destruction. Des personnages détruits, physiquement et moralement, une faible dose d’espoir et une violence qui passe par tous les stades jusqu’à celui, symbolique, du renoncement des idoles religieux. En transformant la violence en moyen d’expression et en issue unique, malgré les dégâts fondamentaux qu’elle peut poser, Paddy Considine pose une question essentielle et qui dérange. Et il y met les formes. Tyrannosaur est un film magnifique et qui bénéficie d’un véritable sens de la mise en scène. Refusant le style caméra à l’épaule qui aurait été la logique actuelle pour un tel sujet, le réalisateur préfère construire de beaux plans larges au cadre riche et et travaillé, permet à ses acteurs d’évoluer dans cet espace et d’ainsi bâtir un langage visuel. Pourtant Tyrannosaur n’est pas pour autant un film statique. Il bénéficie au contraire d’énormément de mouvement, mais toujours avec justesse, jusque dans son utilisation de la longue focale en plan serré pour isoler les âmes. Transpirant la classe et la maturité jusque dans son magnifique plan final, enfin aérien après nous avoir plongé dans la fange, porté par des acteurs au meilleur de leur forme – incroyable Olivia Colman face à un Peter Mullan impérial – et livrant des performances bouleversantes, Tyrannosaur fait partie de ces premiers films magistraux qui laissent entrevoir un avenir des plus radieux pour leurs auteurs. En l’occurrence, en plus d’être un des acteurs anglais les plus géniaux de sa génération, Paddy Considine s’avère être un metteur en scène extrêmement talentueux et avec un discours puissant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans un quartier populaire de Glasgow, Joseph est en proie à de violents tourments à la suite de la disparition de sa femme. Un jour, il rencontre Hannah. Très croyante, elle tente de réconforter cet être sauvage. Mais derrière son apparente sérénité se cache un lourd fardeau : elle a sans doute autant besoin de lui, que lui d’elle.