Titanic 3D (James Cameron, 1997-2012)

de le 31/03/2012
 
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On les entend déjà les commentaires crétins, étrangement liés par un pacte de sang aux plus grands succès populaires. Pourquoi diable James Cameron, lauréat de 11 Oscars pour ce film ayant déjà rapporté plus de 1,8 milliards de dollars à travers le monde, a décidé de nous faire passer une nouvelle fois à la caisse ? Pour profiter du centenaire de la traversée inaugurale ? Parce que ressortir un succès titanesque en 3D c’est s’assurer la plus belle des retraites ? Parce que le capitalisme vaincra de l’art ? Nous avions pu voir quelques extraits de ce Titanic converti en 3D il y a quelques mois, et ces quelques minutes suffisaient à comprendre pourquoi le 2ème plus grand succès de tous les temps méritait son retour en salles. Le film ressort dans quelques jours et l’expérience complète dépasse l’entendement. Fin 1997, début 1998, James Cameron redonnait vie au Titanic évaporé au fond des hauts depuis 85 ans. 15 ans plus tard, il redonne vie à son chef d’œuvre qui n’a jamais été aussi beau, aussi imposant et flamboyant. Trois minutes suffisent pour saisir l’évidence : Titanic semble avoir été pensé pour le relief tant l’ensemble du film prend une toute nouvelle ampleur. Mais le plus beau dans tout ça, ce n’est pas tant que la 3D est spectaculaire, c’est qu’elle s’efface pour devenir un élément naturel de la mise en scène de James Cameron. Le coup de génie est là, le relief transcende littéralement l’expérience du spectateur qui aura bien du mal à envisager de revoir le film dans sa forme originale.

Sur le film lui-même, rien n’a fondamentalement changé bien sur. Le bateau coule toujours, Leonardo DiCaprio ressemble toujours à un gamin, la composition de James Horner est toujours ce mélange bâtard entre mauvais goût (les synthétiseurs, quelle horreur) et sens surréaliste de l’épique, le générique de Céline Dion est toujours insupportable. Ni le temps ni le relief ne changent ça, c’est également la raison pour laquelle Star Wars : épisode 1 reste une insulte au mythe avec ou sans la 3D. La comparaison s’arrête bien entendu là, car même si James Cameron ne fait pas dans l’humanitaire et compte engendrer de nouveaux profits avec cette sortie (mais reproche-ton à un professionnel de gagner de l’argent grâce à son activité ?) on trouve derrière la mise en relief de Titanic une motivation absente de la réflexion de George Lucas : celle d’établir un standard, un peu comme à chaque fois qu’un film de James Cameron atterrit en salles. Ainsi, il transforme son opéra maritime en un nouvel objet de cinéma d’une modernité telle qu’il semble à nouveau engloutir toutes les productions de l’année qui paraissent forcément minuscules à côté d’un tel monstre. 15 ans après, avec son lifting en très haute définition et sa conversion en 3D fruit de toutes les attentions (60 semaines de travail et 18 millions de dollars) Titanic se paye non seulement une nouvelle jeunesse mais semble tout simplement avoir été produit cette année. 3h15 qui passent à nouveau en un clin d’œil, comme quand il révolutionnait en profondeur la fabrication d’un blockbuster et venait conclure les années 90 en ouvrant une vaste porte sur l’avenir numérique du cinéma. Titanic reste cette machine imparable directement héritée de toutes les grandes fresques romantiques, de tous les grands récits d’aventure, et de tous les plus énormes films catastrophes de l’histoire du cinéma. Le film est d’une richesse telle qu’il en occulte la plupart de ses influences pour se hisser à leur niveau et se poser en sommet du 7ème art, sorte de parangon qui peut tutoyer sans honte tous les grands classiques, des grandes romances hollywoodiennes aux monuments du cinéma catastrophe dont il reprend l’essence en la dynamitant par l’apport d’une technologie en avance sur son temps, permettant de faire absolument tout en s’affranchissant des limites physiques des maquettes miniatures (outil indispensable de tout film-catastrophe), en passant par les plus flamboyants portraits sociaux du cinéma américain. On aurait tellement tord de limiter Titanic à la simple, bien que déjà très forte sur le plan symbolique, histoire d’amour impossible entre un pauvre type qui rêve de grandeur et une jeune aristocrate un brin rebelle. Dans sa confrontation entre les strates sociales qui sont autant de ponts sur le paquebot, James Cameron livre un instantané du rapport de force brutal entre ceux du haut et ceux du bas, les plus riches écrasant littéralement les plus pauvres. En cela, et ne serait-ce que pour ce thème, Titanic est déjà une œuvre essentielle.

Parfaitement à l’aise avec la narration visuelle, gardant le contrôle de la mise en scène et du montage, les deux sciences qui créent le cinéma, James Cameron sait parfaitement de quoi il parle et de quelle manière il faut en parler pour avoir un quelconque impact sur le public. Sur les 3h15, pas un plan, pas un mouvement de caméra, pas une note, n’est là au hasard ou pas à sa place. Dans la valse temporelle qu’il construit entre la chasse au trésor contemporaine, le récit de Rose et le souvenir de l’époque, là encore fruit d’un montage extrêmement savant, et qui au passage donne lieu à quelques transitions formidables et qui n’ont pas pris une seule ride, la fluidité l’emporte sur tout. James Cameron étale clairement une débauche d’effets visuels avec un nombre de plans truqués qui, en 1997, dépassait toutes les normes et en faisait une machine de guerre numérique, mais le réalisateur possède depuis toujours cette capacité à parfaitement tout intégrer dans son film sans qu’on ne se sente attiré par la technologie déployée, masquée par le résultat final et sa noblesse. Bien sur, le fameux plan à 1 million de dollars se remarque, bien sur les doublures numériques se voient dans tous les cadres, mais l’œil du spectateur ne les distingue pas au premier abord, tout simplement car James Cameron réussit cette prouesse de créer un monde à l’écran. Ce monde tient sur un bateau gigantesque, dans son film suivant il se nommera Pandora, mais il représente la création pure. Cela est autant le fruit de recherches plus qu’approfondies que d’un véritable regard de metteur en scène et d’auteur qui est bien décidé à transporter le spectateur en dehors de la salle de cinéma dans laquelle il est entré. Ainsi c’est au delà de la tragédie, bouleversante, au delà de la romance, flamboyante, au delà de la catastrophe qui prend des mesures jamais vues, que se construit au fil des bobines la puissance écrasante de Titanic. Il n’y a pas de secret, un regard de cinéaste couplé à une débauche technologique gigantesque (un demi-Titanic construit à taille réelle, des effets numériques visionnaires, une quantité d’éléments de décors qui dépassent l’entendement…) ne peut qu’aboutir sur un spectacle dantesque. On pourra toujours subir les railleries d’idiots n’y voyant que l’histoire d’un bateau qui coule, dont on connait tous la fin, avec Leonardo DiCaprio qui meurt accroché à sa planche de bois, mais l’expérience d’un film aussi immense que Titanic au cinéma reste quelque chose de trop rare, le genre de moment qui établit une hiérarchie entre le grand cinéma et le reste.

Le passage à la 3D ne modifie pas l’essence de l’expérience, mais la transcende complètement. Des séquences les plus impressionnantes aux scènes plus intimes, le relief apporte non seulement une profondeur de champ accrue mais provoque une sensation essentielle dans la façon de vivre les drames protéiformes qui s’y jouent. La 3D permet une incursion absolue à bord du bateau. La notion de film-monde prend encore une nouvelle diversion. On se retrouve à parcourir les couloirs du Titanic sur les talons de Rose pendant qu’ils se remplissent d’eau, on peut presque toucher les bielles gigantesques quand la puissance du moteur se met en branle, on se croirait au milieu de l’aristocratie pour la scène de bal, l’immersion atteint un niveau rare dont la sensation la plus proche remonte sans doute à Avatar. Plus surprenant, le relief apporte un regard neuf sur l’ensemble des scènes intimistes, créant une sensation parfois presque gênante en nous plaçant dans un rôle de voyeur, au plus près des personnages. Leonardo DiCaprio et Kate Winslet n’ont jamais été aussi beaux et c’est un film tout neuf qui s’ouvre, sans apporter un élément spectaculaire mais en transcendant les sensations bien connues. C’est troublant, cette proximité, cette immersion, ce voyage encore plus en profondeur dans l’âme d’une époque, dans l’essence d’une des plus belles histoires d’amour jamais filmées. C’était le plus grand film de 1997, l’ouverture technologique sur les années 2000, ça risque bien de rester le plus grand film de 2012. Et c’est surtout la preuve de ce que la 3D peut apporter au cinéma si cette technologie est mise en œuvre par les bonnes personnes, de la bonne façon et avec les moyens qui vont avec. Un exemple à suivre de près pour quiconque envisage une conversion, car le résultat est à la hauteur d’une 3D native et c’est tout simplement bluffant. Le roi du monde ? C’est celui qui tient la caméra sur ce film.

FICHE FILM
 
Synopsis

Southampton, 10 avril 1912. Le paquebot le plus grand et le plus moderne du monde, réputé pour son insubmersibilité, le "Titanic", appareille pour son premier voyage. Quatre jours plus tard, il heurte un iceberg. A son bord, un artiste pauvre et une grande bourgeoise tombent amoureux.