Thirst, Ceci est mon Sang (Park Chan-wook, 2009)

de le 04/10/2009
 
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« Mélodrame érotico-gore tragique et déprimant », c’est ainsi que le réalisateur présente son dernier film. Un projet qu’il mûrit depuis de nombreuses années, depuis JSA selon ses dires et ceux de Song Kang-ho, il en avait parlé lors de la sortie d’Old Boy et avait mis en scène un réalisateur en train de tourner un film de vampires dans son segment de l’anthologie 3 Extrêmes. Ça fait donc pas loin de dix ans que ce film lui trotte dans la tête, un film de vampires made in Corée, chose rare. Mais aussi une libre adaptation du roman Thérèse Raquin d’Emile Zola… là de suite c’est moins excitant, cet auteur « majeur » engagé et ennuyeux. Heureusement Thirst c’est quand même beaucoup moins chiant que du Zola mais ce film tant attendu se révèle tout de même comme une semi-déception… des choses magnifiques à la pelle mais on est très loin du choc de la trilogie de la vengeance!

Et en effet Thirst va suivre une trame très proche de Thérèse Raquin avec cette sorte de triangle amoureux bizarre et morbide, les réunions d’invités, l’ennui, la mère qui ne peut plus s’exprimer, les violences… tout est là sauf qu’on navigue carrément dans le fantastique. C’est d’ailleurs une première pour Park Chan-Wook qui s’était frotté au fantastique sur Je suis un Cyborg mais seulement lors des scènes d’hallucination. Ici il ancre le fantastique pur et dur du mythe du vampire dans le réel de façon très naturelle. Il retrouve à l’occasion un style de mise en scène très posé et beaucoup plus proche de Sympathy for Mr. Vengeance que de ses films suivants. Toutefois le réalisateur livre une nouvelle fois un film d’esthète avec des mouvements de caméra complètement dingues et jamais vus.

Et il faut dire que pendant la première heure, on se dit qu’on tient peut-être enfin LE film de vampires différent qui va ré-inventer le genre, très fréquenté cette année, entre la purge intergalactique Twilight et l’excellentissime Morse. Et en effet on y croit. L’approche de Park Chan-Wook est presque inédite, une approche très naturaliste dans laquelle le vampirisme est une maladie plus encore qu’une malédiction, mais surtout une approche extrêmement charnelle du sujet, à un point jamais vu. Pour étayer son propos plus que pour créer le scandale, le vampire de Park Chan-Wook est un symbole d’humanisme vivant, un prêtre. Là où on pouvait s’attendre à une réflexion intéressante sur la religion, avec cette homme saint devenu démon, on sera déçu… L’homme d’église ne sera qu’un symbole de la thématique si chère au réalisateur, celle du pêché et de la rédemption.

Le réalisateur signe donc une première heure parfaite, posée, qui passe du romantisme à l’érotisme, n’hésite pas à livrer (et c’est bien la première fois qu’il la joue aussi frontal) des scènes très crues, que ça soit les scènes de sexe ou de violence avec des gerbes de sang. C’est osé pour un film coréen, et sur ces points là ça fait vraiment plaisir. On retrouve le Park Chan-Wook expert en narration, qui le temps d’un plan nous évite des discours de dix minutes. Il signe sa mise en scène la plus classe depuis Sympathy for Mr. Vengeance, ne tombant jamais dans l’excès ou l’esbrouffe, il est juste à la recherche du plan parfait et il va falloir se faire à l’idée, il le trouve souvent le bougre! De plus il entame de nombreuses réflexions vraiment intéressantes car originales, éclairant un mythe sous un nouveau jour. Le traitement est un mélange d’attraction animale, d’étreintes passionnées à la limite du bestial… un couple se forme dans de drôles de situation, l’attirance est incontrôlable, physique, charnelle, et paradoxalement c’est dans cette relation destructrice qu’ils vont se sentir vivants pour la première fois.

Sauf qu’au moment où on sent bien que tous les pions sont en place et qu’il s’apprête à les développer en éliminant un personnage gênant, tout part en vrille! On se retrouve avec l’étrange impression qu’il n’a pas osé aller jusqu’au bout… car il se passe en plein milieu du film 20-30 minutes qu’on croirait presque sorties d’un autre film! Si quelques notes d’humour pipi-caca ou pas très fin se retrouvaient dans la première partie, c’était pas si gênant, du domaine de l’anecdote. Dans cet aparté central, Park Chan-Wook nous sort une sorte de trip qui va du grotesque au grand n’importe quoi. C’est bien simple, on ne comprend pas trop où il veut en venir… Il mélange humour bizarre, horreur typiquement asiatique et sexe dans un truc mi-onirique, mi-surréaliste, sans queue ni tête! En fait il s’attaque à une figure toujours difficile à gérer dans un film, la rupture de ton et le mélange des genres. L’exercice est difficile et il ne le maitrise pas totalement. Cela dit, en revoyant le film dans son nouveau montage cette longue séquence ne choque plus et trouve tout à fait sa place dans le récit et les évènement qui lui font suite.

Ensuite le film reprend un ton plus classique, proche de la première heure, sauf qu’il vient y ajouter à peu près tous les clichés du film de vampire traditionnel. Adieu l’originalité dans les thématiques, comme s’il voulait bien nous montrer à quel genre il voulait rendre hommage. Ces plans se font moins fous et il emprunte même à quelques classiques, entre autres Possession et le Locataire. Le personnage de la femme prend une toute autre tournure, parfois ridicule et pesante, mais superbement développée car le rôle bénéficie d’un travail d’écriture fascinant. Elle représente le mal incarné mais en même temps elle n’est que la conséquence de choix malheureux. Ces choix, ceux du personnage de Song Kang-ho, lui pèsent tellement qu’il trouve l’absolution dans un acte à priori grotesque et stupide, mais nécessaire pour trouver la paix avec lui-même. À noter que le film gagne énormément à être revu, et sa version longue apporte des éléments essentiels dans le développement des personnages secondaires notamment qui gagnent en profondeur. S’il déstabilise au premier abord, Thirst passionne avant tout et ne déçoit finalement pas sur la santé artistique de Park Chan-wook.

Il est presque inutile de souligner que les acteurs sont formidables, Song Kang-ho en tête! C’est bien simple, cet acteur est capable de tout jouer avec un talent immense, que ce soit dans la comédie ou le drame. Il confirme qu’il fait partie des plus grands, et pas seulement de Corée! En face de lui Kim Ok-vin est également superbe en personnage instinctif jusqu’à l’excès, c’est une belle révélation, d’autant plus qu’elle possède un charme assez fou, magnétique et étrange. Dans les seconds rôles importants on est bien content de retrouver Shin Ha-kyun, toujours à l’aise dans les rôles d’imbéciles.

[box_light]Qu’on se le dise, Thirst est un film brillant qui nécessite un abandon total et sort largement grandi d’une seconde vision, une fois acceptés certains mécanismes. Des fulgurances formelles indéniables avec des images magnifiques (la pureté blanche souillée par le sang possède un impact cinématographique qui dépasse tout, la gestion de l’espace est bluffante), des idées de scénario et de mise en scène qui tiennent du génie et la plus belle scène finale vue au cinéma cette année. Park Chan-wook n’a pas volé son prix du jury au Festival de Cannes, il a réalisé un monument romantique et charnel, le plus beau film de vampires avec Morse.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Sang-hyun est un jeune prêtre coréen, aimé et respecté. Contre l'avis de sa hiérarchie, il se porte volontaire pour tester en Afrique un vaccin expérimental contre un nouveau virus mortel. Comme les autres cobayes, il succombe à la maladie mais une transfusion sanguine d'origine inconnue le ramène à la vie. De retour en Corée, il commence à subir d'étranges mutations physiques et psychologiques : le prêtre est devenu vampire. Mais la nouvelle de sa guérison miraculeuse attire des pèlerins malades qui espèrent bénéficier de sa grâce. Parmi eux, Sang-hyun retrouve un ami d'enfance qui vit avec sa mère et son épouse, Tae-Ju. Il succombe alors à la violente attirance charnelle qu'il éprouve pour la jeune femme...