The Murderer (Na Hong-jin, 2010)

de le 19/05/2011
 
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Ne l’appelez plus « Yellow Sea », la fameuse mer jaune qui sépare la Corée de la Chine et qui donne son titre original à ce film attendu comme le messie depuis bientôt trois ans. Oui car The Murderer c’est le deuxième film d’un surdoué qui, alors qu’il n’était encore qu’étudiant en cinéma, a signé ce film incroyable qui avait secoué la Croisette en 2008, The Chaser. Un brillant polar qui damait le pion à 80% de la production sud-coréenne de l’année en termes qualitatifs et qui marquait la naissance d’un grand cinéaste. Au passage, le jour où nos étudiants en cinéma, y compris diplômés, parviendront à pondre un film qui arrive à la cheville de celui-là, on reprendra espoir dans le cinéma français. Ce constat déprimant mis à part, revenons-en à The Murderer, polar fleuve flirtant allègrement avec les 2h30 et qui confirme tout le talent de Na Hong-jin pour l’illustration de récits ultra noirs et désespérés, ainsi qu’un goût prononcé pour les courses poursuites et les hausses de rythme. En cinéaste intelligent en plus d’être doué, le bougre a bien retenu les leçons de son précédent essai. On s’en souvient, The Chaser souffrait quelque part de grosses ficelles scénaristiques tirées un peu n’importe comment dans sa dernière partie. Avec The Murderer, Na Hong-jin rectifie le tir et signe un film très ambitieux, explorant autant le thriller que le polar pur ou le brûlot politique. On n’est toujours pas chez Bong Joon-ho au niveau de la maestria du mélange des genres mais cette fois c’est sur, il y a un nouveau réalisateur qui compte en Corée du Sud.

The Murderer est à nouveau un polar ultra stylisé, sans surprise c’est la marque de fabrique du cinéma de genre coréen, bien qu’il ne présente pas la traditionnelle scène de nuit sous la pluie. Toute la première partie, assez longue et prenant le temps de fournir du détail, est centrée sur le personnage de Gu-nam, chauffeur de taxi looser et accro au mahjong. D’ailleurs le film complet est divisé en quatre partie bien distinctes et titrées sans équivoque : le chauffeur de taxi, le tueur, le joseon-jo, la mer jaune. Plus qu’un film noir, c’est une gigantesque tragédie qui se dévoile sous nos yeux, une tragédie qui voit un homme passer de l’être humain à l’animal, du moins que rien au prédateur puis à la proie, de l’espoir au chaos mental. The Murderer est un modèle de développement de personnage, qui suit une logique effrayante par son nihilisme. Rapidement le cercle infernal se resserre sur Gu-nam, le piège à con devient un véritable danger pour sa vie, alors qu’il nourrit toujours l’espoir de retrouver sa femme. En mouvement permanent, le film imprime un rythme des plus soutenu, à tel point que les presque 2h30 passent à toute allure. C’est que Gu-nam n’a pas vraiment de répit et entre rapidement dans une course sans fin. Difficile d’y trouver un quelconque ventre mou, The Murderer tient la route sur la longueur avec une facilité déconcertante, même s’il souffre de son ambition débordante. En effet, en multipliant plus que de raison le nombre de personnages à l’écran, Na Hong-jin joue avec le feu et crée parfois une vraie confusion. À plusieurs reprises on s’étonne à se demander qui peut bien être tel ou tel personnage, avant de comprendre après un temps de flottement. The Murderer c’est un pur film de genre qui élève l’exercice de The Chaser vers une toute autre dimension, celle des grands films à l’ambition presque démesurée, un cas finalement à part en Corée tant le talent déployé est grand et cherche à se démarquer du tout venant de la production. Il y a dans The Murderer des moments de grand cinéma d’action comme on en voit assez peu, à l’image d’une course-poursuite tout simplement hallucinante, et qui ridiculise assez facilement celles déjà impressionnantes vu il y a peu dans À Bout portant ou La Proie. En plus de la vitesse et du danger, il y a le déploiement d’une mise en scène sidérante qui cloue le spectateur dans son siège en l’essoufflant brutalement. Du grand art pour un grand film de genre.

Dans The Murderer, au plus les chapitres défilent, au plus la nuit s’impose et avec elle une violence de plus en plus imposante. Sans jamais perdre de vue sa trame narrative principale, dont la conclusion s’impose comme un sommet d’émotion à fleur de peau, Na Hong-jin déroule sa somme de récits pour aboutir sur un ensemble complexe mais d’une cohérence sans faille. Et pour faire honneur à son pedigree, il ne refuse rien et plonge même dans la barbarie totale par le biais du personnage du passeur. Sorte de bête aux capacités physiques incroyables, il use de n’importe quelle arme/outil avec une dextérité et une violence qui dépassent l’entendement. Jusqu’au final, c’est un déchaînement d’action barbare, toujours filmée par un orfèvre, et un véhicule fabuleux pour les deux acteurs de The Chaser, dans des rôles radicalement opposés mais tout aussi puissants.

[box_light]The Chaser était une grosse surprise et une belle promesse, The Murderer est la gigantesque confirmation d’un talent dingue au sein du cinéma coréen. Na Hong-jin retrouve ses acteurs, déploie un récit d’une ambition folle et touche très large. Pur film de genre, thriller d’action au rythme dingue et aux multiples sous-récits, The Murderer est une démonstration de force qui contient quelques unes des plus belles scènes d’action du cinéma contemporain, par leur ampleur et leur puissance. Dommage qu’il soit un brin confus mais c’est du grand cinéma coup de poing, superbement mis en scène.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Yanji, ville chinoise de la Préfecture de Yanbian, coincée entre la Corée du Nord et la Russie, où vivent quelques 800 000 Sino-coréens surnommés les «Joseon-Jok.» 50% de cette population vit d’activités illégales. Gu-nam, chauffeur de taxi, y mène une vie misérable. Depuis six mois, il est sans nouvelles de sa femme, partie en Corée du Sud pour chercher du travail. Myun, un parrain local, lui propose de l’aider à passer en Corée pour retrouver sa femme et même de rembourser ses dettes de jeu. En contrepartie il devra simplement… y assassiner un inconnu. Mais rien ne se passera comme prévu…