The Mission (Johnnie To, 1999)

de le 19/11/1999
 
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Pour beaucoup de spectateurs ayant eu la chance de découvrir un jour cette merveille, the Mission représente un peu le summum dans la carrière d’un des réalisateurs hongkongais les plus appréciés et puissants, le parrain Johnnie To. En effet cette oeuvre unique, à laquelle le monumental Exilé donne une sorte de suite, peut être considéré comme un concentré, une essence même de tout ce qui constitue son cinéma. C’est à travers de ce film pas comme les autres qu’il s’affranchit des figures imposées du polar à Hong Kong, à savoir tout ce qui ressemble au lyrisme et au romantisme du cinéma de John Woo ou à l’exentricité et la démesure du cinéma de Tsui Hark. Johnnie To a choisi un style radicalement différent de ses camarades, À la pose et au coup de poing il préfère le réalisme, le polar froid, sec et violent. Avec the Mission, Johnnie To s’impose comme le véritable héritier du polar melvillien et imprime à la pellicule un style et un rythme qu’il n’aura de cesse de pousser jusqu’à l’extrême par la suite. mais the Mission reste pourtant le plus haut sommet de toute sa carrière, le film qu’il faut avoir vu pour comprendre l’importance de cet artiste au sein de l’industrie cinématographique.

Et pour imposer son style tout en épure, la solution est aussi simple qu’économique. Finies les explosions des années 80, les fusillades avec 10000 figurants, terminés les gunfights ultra chorégraphiés et lyriques. La mise en scène est sobre, efficace, et pourtant extrêmement originale pour le genre. Cela se retrouve le plus dans les gunfights justement, avec une occupation de l’espace et un cadrage simplement géniaux comme par exemple la scène des escalators où chaque membre de l’équipe en mission se trouve dans sa zone stratégique, la caméra suit sans cesse de lents mouvements et le montage est également très fluide pour accompagner le tout. Les personnages n’ont pas de chargeurs qui se rechargent automatiquement comme par le passe, mais ont dans leur magasin une quantité de munitions réaliste. C’est un détail mais ça prouve bien la volonté de proposer quelque chose de nouveau.

À y regarder de plus près, the Mission se rapproche même d’une œuvre expérimentale. Prenons par exemple une autre fusillade qui a lieu devant un immeuble abandonné. La majorité de la séquence nous montre seulement une rangée de buissons d’où on voit partir des coups de feu, jamais on ne voit les personnages! Concernant le scénario, c’est une nouvelle preuve qu’il s’agit plus d’un film expérimental qu’autre chose. Normalement à Hong Kong, les films sont toujours très compliqués et leur narration chaotique, avec une histoire qui part dans tous les sens et on est souvent perdus (c’est pourtant ce qui contribue au charme de ce cinéma). Dans the Mission c’est très simple, le scénario tient sur une page : un groupe de gangsters doit remplir une mission bien précise (d’où le titre), protéger un caïd et… c’est tout. Certes sur la fin une sous-intrigue apparaît mais la puissance du film s’en trouve légèrement réduite et cette dernière partie s’avère beaucoup moins intéressante. On a une osmose parfaite entre tous les éléments de l’oeuvre, du scénario à la mise en scène, tous ne fonctionnent qu’à l’épure.

Même si Johnnie To profite de ce film pour expérimenter sur la façon de représenter le polar, certains ingrédients « classiques » sont bien présents : fusillades, exécutions, interrogatoires, mais tout est tellement illustré d’une façon différente des habitudes qu’il en résulte une œuvre tout simplement passionnante par sa construction et ses choix. On alterne des scènes de pur polar à d’autres fleurtant avec le thriller, le tout avec un humour présent en permanence malgré toutes les tensions mises en avant. Ajoutons à cela une photographie sublime, teintée surtout de bleu, du chef opérateur attitré de Johnnie To (Cheng Siu-keung), une musique simple et « cool » en décalage complet avec l’action mais qui finalement s’accorde à merveille avec les images, quelques références à des réalisateurs modèles (quand l’un des membres de l’équipe écoute le bruit de son revolver, on ne peut s’empêcher de penser à Sergio Leone) et on obtient un film terriblement prenant, un vrai plaisir de cinéphile tout de même assez exigeant de par sa rythmique extrêmement lente. Johnnie To est un maître lorsqu’il s’agit d’étirer le temps et d’imposer sa propre temporalité. Concernant le casting il affiche certains des meilleurs acteurs en activité à Hong Kong comme l’infernal Anthony Wong (pour une fois très calme mais encore plus effrayant), le toujours très classe Francis Ng, Lam Suet… des valeurs sures qui font partie intégrante de la galaxie Johnnie To et ses productions Milkyway.

[box_light]The Mission est une oeuvre symbole. Un film à travers lequel Johnnie To impose son style inimitable, sa gestion de l’espace digne d’un orfèvre et sa manipulation du temps qui renvoie à certains grands maîtres disparus aujourd’hui. Il réinvente le polar made in HK, convie toute sa galerie d’acteurs proches et signe une sorte d’expérience quasi parfaite. Une perfection qu’il n’atteindra que rarement par la suite, malgré la qualité stupéfiante de ses films. Il faudra attendre la suite, ou presque, de the Mission, Exilé, pour retrouver Johniie To à un tel niveau. On appelle ça un indispensable.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

A la suite de la tentative manquée d'assassinat d'un parrain local, cinq professionnels retirés du milieu sont engagés pour assurer la protection de M. Lung, un gros bonnet de la pègre, membre des triades chinoises. Curtis, James, Mike et Shin (Kelly Lin) vont devoir faire abstraction de leurs problèmes extérieurs et s'adapter au groupe pour mener à bien leur soudaine mission. Ces cinq gardes du corps tissent des liens d'amitié, mais celle-ci est mise à mal lorsque Curtis reçoit l'ordre de tuer Shin qui vient d'avoir une liaison avec Mme Lung.