The Last Supper (Lu Chuan, 2012)

de le 14/03/2013
 
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Festival du Film Asiatique de Deauville 2013 : Compétition.

Après l’excellent City of Life and Death qui portait un regard inédit sur le massacre de Nanking, Lu Chuan revient avec un film historique exigeant, entre fresque populaire, brûlot politique et véritable film d’auteur. Si The Last Supper a subi les foudres de la censure en plus d’une production chaotique, le résultat est largement à la hauteur des espérances. Ample, tortueux, bénéficiant d’une mise en scène en tous points sublime, The Last Supper brouille les pistes pour mieux parler de la grande Histoire. On n’en attendait pas moins de la part d’un des réalisateurs chinois les plus passionnants du moment.

Tout le monde n’est pas Tsui Hark. Pour beaucoup de réalisateurs chinois, aborder la politique du pays, y compris à travers un film en costumes jouant l’illusion du film historique, passe par un propos ouvertement politique et non caché derrière autre chose. C’est le cas de The Last Supper qui s’est pris une interdiction momentanée pour son propos attaquant de front les jeux de pouvoir entre dirigeants, les basses manipulations et trahisons. Et peu importe si le récit se voit situé lors de la chute de la dynastie Qin et la fin de règne du premier empereur, abordant ainsi un sujet identique au médiocre Le Dernier royaume de Daniel Lee (le légendaire festin de Hongmen), un sujet politique frontal crée des problèmes de distribution en Chine à moins d’être le yes-man du moment en matière de films en costumes. Évidemment, Lu Chuan n’a rien à voir avec Daniel Lee et ce qu’il compose avec le même sujet est d’un tout autre calibre. Racé, bâti sur un scénario extrêmement manipulateur mettant à mal l’approche du public, quitte à le perdre momentanément, The Last Supper brouille volontiers les cartes pour se situer quelque part du côté des 3 royaumes en mode Rashōmon. Ample, spectaculaire sans l’être vraiment, le film de Lu Chuan se sort volontiers de son carcan tout en produisant des images d’une beauté assez stupéfiante.

The Last Supper 1

Avec City of Life and Death, Lu Chuan abordait un des plus grands drames de la Chine contemporaine, une blessure toujours ouverte presque 80 ans après les faits. Avec The Last Supper, c’est à un tout autre exercice qu’il se livre. Comme cela est le cas pour bon nombre de productions chinoises en costumes, l’introduction du film est un modèle d’exigence dans la mesure où la multitude de personnages présentés au récit, et ce même s’ils sont toujours accompagnés d’un carton avec leur nom, donne le tournis. Il est très aisé de s’y perdre devant la somme d’informations. Néanmoins, il ne suffit que d’une dizaine de minutes pour que le brouillard se dissipe et que l’intrigue se mette concrètement en place avec une certaine fluidité, jusqu’à devenir carrément limpide lors du final qui fait tomber tous les masques. The Last Supper est une œuvre très ludique, car jouant sur la multiplication des possibles dans un scénario retors se basant sur les différents points de vue des personnages sur un évènement donné. Mais c’est également un film pesant et engagé, qui se frotte à une réalité politique et le fait que la perspective du pouvoir pervertit le plus noble des cœurs. Il est d’ailleurs très intéressant de noter les bascules effectuées au sein du récit par Lu Chuan. D’un côté il s’amuse à brouiller les pistes en entraînant dans son script des mouvements inattendus, des relectures de séquences avec des changements de point de vue qui viennent poser une regard neuf sur des séquences qui paraissaient pourtant claires – il utilise pour cela la pure technique de cinéma et s’avère être un très habile conteur – tandis que de l’autre il joue avec les valeurs qui habitent son film. Comme nombre de fresques en costume, il y est question d’honneur et de noblesse, et à travers ce récit ludique dans lequel les certitudes n’ont jamais vraiment leur place, il jongle avec ces valeurs tout en amenant à chaque bobine les personnages vers une forme de noblesse qui sera souvent bafouée ensuite. Et si dans un premier temps le héros du film semble être le narrateur, un Liu Ye vieillissant, le film opère différentes bascules qui redéfinisse assez clairement la notion d’héroïsme tout en n’omettant jamais de parler ouvertement de politique chinoise. Le film en devient excessivement dense, parfois peut-être trop pour certains spectateurs peu attentifs, mais s’avère ainsi passionnant de bout en bout, autant pour son intrigue à tiroirs que pour son traitement qui est lui aussi d’une grande noblesse.

The Last Supper 2

Les monochromes de City of Life and Death en étaient déjà une belle preuve, Lu Chuan est un esthète de l’image. Mais plus que ça, c’est un metteur en scène intelligent. Qu’il utilise le clair-obscur pour capter les manipulations dans les innombrables intérieurs ou la lumière rasante pour ses extérieurs, créant l’impression d’une fresque crépusculaire (ce que The Last Supper est clairement, dessinant la fin d’une époque), rien n’est gratuit. Lorsqu’il multiplie les ralentis, occulte volontairement les gros mouvements de foule vus des millions de fois depuis Le Seigneur des anneaux, ou s’essaye à l’effet de style type bullet time, rien n’est là gratuitement pour faire « beau ». Le propos de Lu Chuan est basique, il parle de manipulation des masses, manipule le spectateur pour lui faire prendre conscience de la manipulation de ceux qui écrivent les livres d’histoire. Le parallèle est évidemment passionnant et répond à une construction précise, tout en héritant de ce traitement très juste au niveau de la mise en scène. Il est question de légende, de mythes et d’écrits pour rendre compte d’une vérité historique travestie. The Last Supper a beau bénéficier d’un budget de blockbuster, il n’en reste pas moins un véritable « film d’auteur » dans le sens où il ne cède pas au spectaculaire gratuit, se montre même parfois anti-spectaculaire, dans le seul but de répondre par le cinéma à une problématique historique. En plus d’être intelligent, le quatrième film de Lu Chuan est virtuose et exigeant, et le metteur en scène se révèle à nouveau merveilleux directeur d’acteurs. Qu’il s’agisse de Liu Ye, Daniel Wu, Chang Chen ou Qin Lan, qu’ils soient grimés en vieillards ou non, tous les acteurs livrent une performance remarquable d’héroïsme et de cruauté, faisant de cette fresque intime un très beau moment de cinéma parcouru de fulgurances littéralement fantastiques (certaines visions avec le ciel qui s’anime de créatures ou des plans iconiques beaux à en pleurer). La photographie signée en partie Zhang Li (responsable de l’image des 3 royaumes mais également de La Légende du scorpion noir ou A World Without Thieves) n’y est pas étrangère, ni un sens du découpage qui se révèle diabolique, notamment leur de la séquence du banquet qui bâtit une tension assez impressionnante. Accueilli très froidement lors de sa présentation française, mettant en péril sa déjà hypothétique sortie sur notre territoire, The Last Supper est pourtant une œuvre colossale et sortant largement des schémas habituels.

FICHE FILM
 
Synopsis

Yu est un jeune noble à la fois beau, téméraire et charismatique. À la tête de l’armée la plus puissante de l’époque, il est le chef de fil de la révolte menée contre la cruelle dynastie Qin. Yu décèle un fort potentiel en Liu, un paysan, à qui il confie le commandement d’une troupe de 5 000 soldats. En pénétrant seul dans la capitale de Qin, ravageant tout sur son passage, Liu rompt un accord qu’il avait passé avec Yu. La dynastie Qin s’écroule et Yu prend le contrôle de l’Empire. Soupçonnant Liu de trahison, les conseillers de l’Empereur organisent un complot visant à assassiner Liu lors d’un grand banquet...