The Impossible (Juan Antonio Bayona, 2012)

de le 15/11/2012
 
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Si L’orphelinat marquait la naissance d’un enfant prodige sous la bénédiction du génie Del Toro, The Impossible ressemble déjà à un aboutissement. Film de tous les défis, s’y mêlent sans complexes la fresque familiale mélodramatique, le film catastrophe, le film de monstre ou l’histoire de fantômes. Juan Antonio Bayona fait preuve d’une maturité rare pour un cinéaste aussi peu expérimenté et livre un film à la fois stupéfiant dans son exécution et habile dans sa gestion d’une émotion à fleur de peau.

Au delà des fantômes, L’orphelinat traitait déjà avant tout de l’enfance et du noyau familial, motifs fondamentaux de tout le cinéma fantastique espagnol. Peu surprenant dès lors qu’il en vienne à traiter cette fois cette histoire fictive tirée d’un fait divers extraordinaire survenu pendant le terrible tsunami qui frappa l’Asie du Sud en 2004, mettant en scène le destin surréaliste d’une famille morcelée par le drame puis réunie par un ensemble de facteurs presque improbables. Le premier défi est de transformer en mélodrame viable un récit dont on connait déjà l’issue, d’y insuffler du suspense et du rythme. Le second est de ne pas tomber dans la surcharge émotionnelle liée à un tel sujet qui possède intrinsèquement une puissance rare. Par son approche, Juan Antonio Bayona se joue de tous les pièges qui lui sont tendus et, s’il cède quelque peu à la surenchère de violons dans sa conclusion, maintient le cap avec un brio qui aura de quoi rendre jaloux bon nombre de réalisateurs bien plus aguerris. The Impossible est une œuvre entière, sincère, sans la moindre once de cynisme ou de second degré, qui jongle entre les genres et développe une grammaire cinématographique totalement dévouée à son propos. Non seulement le film est très impressionnant, mais il est surtout d’une richesse et d’une justesse qui en font instantanément un modèle à suivre.

La beauté de The Impossible est qu’il oscille entre quelque chose de très attendu – le mélodrame tire-larmes – et une approche qui l’est beaucoup moins. Une chose est sure, Juan Antonio Bayona a vu les films de Steven Spielberg, les a très bien analysés et a su en tirer les enseignements nécessaires à son propre film. Ainsi, le véritable modèle de construction dramatique présent dans Les Dents de la mer, Jurassic Park ou La Guerre des mondes se retrouve complètement assimilé ici, autour d’une famille qui, contrairement au motif contemporain en vigueur, n’a rien de dysfonctionnelle. Dans un premier temps, Juan Antonio Bayona va jouer avec l’attente et la suspension du temps, par un savant jeu sur le découpage, en se focalisant sur des objets aux fonctions de totem, il prépare l’arrivée de la vague de la même manière qu’il amorcerait l’attaque d’un monstre gigantesque. Son sens du rythme lié à sa perception de l’espace et de la distorsion du temps rendent l’attente terrifiante, et totalement en adéquation avec la catastrophe à venir. La scène du tsunami en elle-même représente quelque chose qui n’avait jamais été atteint jusque là. Non seulement les images de cette vague géante s’abattant sur tout un pays s’inscrit directement parmi les sommets du cinéma catastrophe, mais c’est dans le rapport aux personnages qu’elle est la plus impressionnante. Tout à coup, ces êtres humains deviennent des centaines de corps désarticulés, projetés, déchiquetés. Juan Antonio Bayona les filme au plus près, ne cache rien et capte ainsi la puissance cataclysmique d’une nature déchainée. l’objectif, rempli à 100%, est de faire ressentir au spectateur une expérience physique, une brutalité et la sensation d’une apocalypse. La séquence est brillante, à tel point qu’elle n’est pas prête d’être égalée ni même approchée. Par cette brutalité et ce rapport charnel qu’il entretient déjà entre le spectateur et ses personnages, il crée le ciment de son film, à savoir l’implication totale du public qui s’avère essentielle pour que les deux tiers suivants fonctionnent à plein régime. Toute la suite est une quête, un chemin de croix, une aventure en terre ravagée. En séparant la famille il multiplie les points de vue et s’attarde évidemment sur une analyse des rapports familiaux et humains, tout en bâtissant un conte moral bouleversant. Non pas au sens de « leçon de vie » car il n’en est rien, même si dans le fond il s’agit d’une aventure humaine bigger than life, mais plutôt dans la toile de dilemmes moraux qu’il tisse scène après scène, posant ses personnages face à des choix cornéliens. La survie ou l’entraide ? Le cocon familial ou la communauté au sens large ? Des questions auxquelles il apporte de belles réponses et qui s’inscrivent toujours dans l’optique du développement de ses personnages. Au cœur des évènements, c’est le lien père/fils et mère/fils qui prend le pas sur tout le reste, faisant ainsi le lien avec L’orphelinat. Et ce n’est pas le seul lien.

Alors que les personnages sont éparpillés, regroupés, transportés, dans un récit sans véritable surprise, une scène vient semer le trouble. Tout à coup, face à un enfant dont l’avenir se trouble au fur et à mesure que ses parents s’éloignent, apparait Géraldine Chaplin tenant un discours sur la frontière entre le monde des morts et celui des vivants, en pleine observation du ciel. A ce moment là Juan Antonio Bayona sort un coup de génie. Bien plus qu’un clin d’œil à son film précédent, il vient remettre en cause les certitudes du spectateurs et détache en partie son film du réel, ouvrant bien grande la porte des possibles. Il est en fait très habile car il a gagné très tôt la confiance du spectateur et peut ainsi se permettre de le bousculer par ces ruptures de ton. The Impossible serait-il un film de fantômes ? S’il n’apporte pas de réponse définitive sur le sujet, cette carte a le mérite d’être posée sur la table et d’apporter une lecture encore plus profonde à un film qui ne manquait déjà pas de substance. Cela crée d’ailleurs une matière supplémentaire pour alimenter l’évolution des rapports entre parents et enfants, des rapports qui ne se situent pas ici dans l’autorité mais dans la pudeur et la pureté, quelque chose de très beau qui renforce encore la puissance du mélodrame. Car il est bien question de mélodrame, genre extrêmement noble détesté des cyniques et qui, s’il répond à des codes bien précis et ne cherche pas toujours la subtilité, se voit généralement transcendé quand les grands metteurs en scène se penchent dessus. ce qui est le cas de Juan Antonio Bayona, qui fait preuve d’une maîtrise vraiment impressionnante du langage cinématographique pour susciter des émotions toujours très fortes. Ainsi, s’il aligne des tours de force, ce n’est pas tant pour la frime que pour coller de très près à son propos, à l’image d’un ballet de personnages autour et dans un hôpital, aussi impressionnant par sa mise en image et son symbolisme que par la virtuosité de son montage. The Impossible est un pur film de cinéma, qui en maîtrise tous les outils pour trouver son efficacité et permettre d’élever encore plus haut la performance de tous les comédiens. C’est également un film très juste sur la force de l’enfant, sur les possibilités permises par les liens du sang, sur un enfant qui refuse de laisser partir sa mère et qui se voit obligé de grandir en un instant. The Impossible c’est aussi un film qui aborde très tôt un dialogue entre le ciel et l’enfer, qui cherche à amener ses personnages vers une lumière libératrice et le fait toujours par la mise en scène et une utilisation très intelligente des plongées et contre-plongées massives ou de la captation des entrées lumineuses par ce génie de Óscar Faura. Alors oui, c’est un mélodrame, puissant et pesant, crépusculaire, mais quel morceau de cinéma épatant.

FICHE FILM
 
Synopsis

L’histoire d’une famille prise dans une des plus terribles catastrophes naturelles récentes. The Impossible raconte comment un couple et leurs enfants en vacances en Thaïlande sont séparés par le tsunami du 26 décembre 2004. Au milieu de centaines de milliers d’autres personnes, ils vont tenter de survivre et de se retrouver. D’après une histoire vraie.