The Hunter (Rafi Pitts, 2010)

de le 12/02/2011
 
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Alors que la révolte gronde contre l’injustice qui frappe une nouvelle fois Jafar Panahi, voilà qu’un film iranien présenté il y a un an en compétition à la Berlinale sort sur nos écrans. Un film coup de poing qui n’en a pas l’air, un film qui n’aurait jamais pu voir le jour s’il était passé par les canaux normaux de la production et qui flirte avec un certain cinéma de genre tout en dénonçant en sous-marin un régime politique inacceptable. Pour arriver à ses fins, Rafi Pitts est à tous les postes : réalisateur, scénariste et acteur principal, un contrôle quasi-total donc pour un tournage en parallèle des manifestations qui ont suivi les élections de 2009 en Iran. Ce qui fait de The Hunter un film trouble, qu’il est possible d’aborder sous différents angles selon sa culture et ses origines, en plus de sa sensibilité. Mais The Hunter est surtout un film exigeant qui peut souffrir de sa structure et de son rythme qui ne l’adresse pas vraiment à tous les publics. C’est le genre de film qui laisse un arrière-goût de frustration en sortie de projection pour ne révéler sa puissance que bien plus tard, une fois le propos et les choix narratifs incisifs digérés. Rafi Pitts signe un film dont la gestation difficile transpire de l’écran, tout comme son amour pour un certain cinéma et son engagement politique. On pourra passer complètement à côté de ses trésors, mais ce serait bien dommage dans The Hunter a des choses importantes à dire.

Le soucis est que Rafi Pitts n’est pas vraiment à l’aise à tous les postes, et s’il maîtrise la mise en scène, c’est légèrement moins le cas pour l’écriture et encore moins pour le jeu d’acteur. Mais il s’agit d’un projet porté tel un étendard révolutionnaire, et ne serait-ce que pour ça on serait prêt à lui pardonner ses approximations. The Hunter c’est tout d’abord une dichotomie narrative assez brutale, sans doute trop pour espérer y faire adhérer un large public. La première moitié est clairement la plus classique, à savoir qu’il s’agit d’un portrait social d’une famille souffrant clairement d’un drame du passé sans qu’il soit précisément mentionné (on sait que ce personnage a fait de la prison mais on ne saura jamais pourquoi). Classique dans son discours mais pas vraiment dans son traitement narratif. En effet Rafi Pitts ébranle complètement nos repères temporels en jouant avec la longueur des plans et les ellipses, éclipsant des scènes-clés pour mieux exploiter leur contenu ensuite mais sans jamais montrer ce qu’il aurait été logique de montrer. À vrai dire c’est assez déstabilisant mais cela apporte un intérêt non négligeable dans l’illustration de l’attente, du drame puis du deuil.

Puis dans sa seconde partie le film change complètement de direction. La charge politique de The Hunter n’est plus frontale mais passe par la métaphore. Tout bascule le temps d’une scène sous forme de pivot central qui n’est pas sans rappeler Meurtres sous contrôle de Larry Cohen. Sauf que l’idée même de la main de Dieu est immédiatement effacée pour laisser apparaître en surface une simple vengeance. Mais il ne faut pas se leurrer, car à l’image de ce cinéma américain engagé des années 70 dont Rafi Pitts se réclame l’héritier dans cette seconde partie, le « genre » n’est là que pour enrober un discours bien plus profond. Pas étonnant donc d’y voir un parallèle avec Point Limite Zéro de Richard C. Sarafian ou Délivrance de John Boorman, le road-movie/course poursuite (écourté) et le survival ne sont là que pour illustrer une charge contre un état castrateur et un désir de liberté immense. Et plus que de vengeance, c’est bien de liberté qu’il est question, une idée qui dépasse allègrement un premier degré basé sur la simple notion de justice corrompue. C’est de cette profondeur d’un cinéma intelligemment engagé, qui émerge généralement en période de troubles, que The Hunter puise sa force, même si parfois maladroite.

Visuellement The Hunter présente la même dichotomie qu’au niveau narratif, avec une première partie ancrée dans un environnement urbain tandis que la seconde se déroule en pleine nature. Rafi Pitts y élargit ses cadres tout en gardant son idée de cinéma de l’urgence rarement posé. Il étire parfois ses séquences plus que de raison, provoquant un ennui inévitable, en particulier dans sa première partie. Mais ce réalisateur possède un certain sens du cadre qui provoque une fascination par l’image, fascination appuyée un peu plus par son rôle devant la caméra. S’il n’est clairement pas bon acteur, avec un jeu très limité, son visage fermé, dur et assez peu expressif, en fait une sorte de monolithe dont les sentiments se traduisent uniquement par l’action. Il devient l’image de la révolution qui anime ce pays cadenassé. Très franchement on se demande comment la censure a pu laisser passer ça, car il s’agit là d’une oeuvre coup de poing, mais un coup de poing envoyé à la gueule du régime avec finesse, par l’image et la métaphore. Du cinéma salvateur en somme, car la rage qui animait le cinéma US à sa plus grande époque semble toujours vivante ailleurs dans le monde.

[box_light]The Hunter est un film très exigeant, sur le fond comme sur la forme. Rafi Pitts impose une structure en deux parties totalement différentes dans leur discours et leur traitement. Si la première s’inscrit dans la charge politique et sociale très frontale, la seconde plonge dans la forme du survival dans un esprit très cinéma américain engagé des 70’s. Le résultat est troublant, par des choix narratifs risqués et un traitement poussant la contemplation tout en réservant son lot de scènes chocs. Et à l’arrivée on obtient un film parfois maladroit, assez difficile d’accès, mais vraiment fascinant de par son discours en hommage à la liberté, bafouée chaque jour un peu plus en Iran.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Téhéran 2009, Ali récemment libéré de prison est veilleur de nuit dans une usine. Il vit à contretemps de sa femme et sa fille. Lorsqu’elles disparaissent dans les émeutes qui secouent la ville, Ali devient le chasseur, poursuivant froidement de sa haine un ennemi insaisissable, caché au cœur des villes aussi bien qu'en lui même.