The Host (Bong Joon-ho, 2006)

de le 22/11/2006
 
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Comment un réalisateur ayant déjà livré son chef d’oeuvre dès son deuxième film, en l’occurrence Memories of Murder, polar monumental et follement original, peut-il rebondir et nous surprendre encore? Et bien avec the Host ce génie phénoménal nommé Bong Joon-ho nous apporte un début de réponse: continuer avec la même ambition à tordre les genres pour aboutir sur des oeuvres hybrides qui prennent le spectateur à revers à intervalles irréguliers. C’est sa marque de fabrique depuis son premier film Barking Dog, et il ne la lâchera sans doute jamais. Avec Memories of Murder son style s’est affirmé de façon stupéfiante et sous l’apparence du polar le plus brillant qu’on aie pu voir depuis de nombreuses années se cachait un bijou d’humour noir et de satire sociale aussi acide que militante. Bong Joon-ho fait partie de cette race de cinéastes qui à l’image de John Carpenter parviennent à tenir leur statut d’artiste très engagé tout en proposant du cinéma de haute volée et populaire. Réussir ce genre de pirouette nécessite virtuosité et véritable talent, ce dont le coréen ne manque pas. À tel point qu’il est aujourd’hui devenu un des, si ce n’est LE, réalisateurs orientaux les plus passionnants et dont chaque nouvelle oeuvre est attendue comme un miracle. Et au jour d’aujourd’hui il ne nous a jamais déçu, et surtout pas avec the Host, faux film de monstre magistral aussi efficace au premier degré que brillant d’intelligence en écaillant un peu le vernis du genre duquel il se réclame ouvertement. The Host est bien plus qu’un simple film de monstre, c’est la métaphore et la démonstration par l’absurde d’une société coréenne moderne gangrénée, c’est bien un film de genre qui pulvérise facilement tous ses concurrents directs en provenance des USA (s’il avait un tant soit peu d’amour propre, en comparant son Godzilla à ce film Roland Emmerich aurait du prendre sa retraite) mais c’est avant tout une oeuvre très engagée et politiquement incorrecte qui joue en permanence avec la perception du spectateur.

En partant d’un pitch de base qu’Hollywood aurait gentiment transformé en gros blockbuster bien con et impressionnant qui n’aurait eu pour seule ambition que de remplir les caisses du studio, Bong Joon-ho surprend, encore une fois. Dans ses premières minutes, the Host présente tous les codes habituels du film de monstre classique, sans exception. On pense autant au Godzilla de Ishirô Honda qu’aux Dents de la Mer de Spielberg dans ce mélange entre la peur naissant d’une créature surprenante et sa naissance due à des manipulations humaines dans ce qu’elles ont de pire. Mais passée la première attaque qui permet de planter les graines de ce qui va suivre (la bêtise enfantine du héros, l’héroïsme foireux de l’américain, la peinture d’une bande de loosers en puissance), le film prend le spectateur à rebrousse-poil comme pour le tester et s’assurer qu’il saura faire preuve du recul nécessaire pour accepter cette oeuvre étrange. Dans les faits cela se traduit par la scène de funérailles pour les victimes du monstre. En un claquement de doigts, Bong Joon-ho s’amuse à nous faire ressentir des émotions contradictoires, on a rarement vu changement de ton aussi radical et efficace. Dans cette surréaliste on passe en un clin d’oeil des larmes à la colère, en passant par des crises d’humour burlesque. C’est très fort.

Petit à petit the Host bascule. Point de grosse destruction comme la créature le laissait penser mais l’intrigue prend la forme d’une traque au cours de laquelle s’affirme tout le mordant du réalisateur, en plus de sa virtuosité technique et narrative. Le propos social et politique se fait toujours plus présent, mais sans jamais oublier la trame de pur film de genre, de série B de luxe. Ainsi, le scientifique américain, l’agent jaune (en référence à l’agent orange utilisé au Vietnam), l’interventionnisme du gouvernement US qui nous rappelle l’épisode irakien, le rappel du SRAS et la quarantaine, tout nous ramène au pays roi du capitalisme. Mais si Bong Joon-ho fait mine de tacler copieusement l’oncle Sam, c’est plus son propre pays qu’il écorche sans relâche. Suicide de salary man, manipulation de l’information, incompétence des autorités, tout y passe. Mais c’est surtout le comportement de la Corée vis à vis du grand frère américain qui est remis en cause, et plus particulièrement sa façon d’accepter d’être tourné en ridicule et de tout accepter, simplement pour maintenir l’illusion de cette réussite économique symbolisée par le téléphone portable. Voir à quel point cette technologie a tendance à dérailler dans the Host confirme le propos venimeux de Bong Joon-ho.

Mais au delà de l’aspect film de genre, au delà de l’aspect critique acerbe d’un système social et économique qui se traduit dans chaque trait de caractère des personnages, il y a un récit qui met au centre le thème de la famille, thème qu’on retrouvera d’ailleurs encore plus mis en avant dans Mother. Traitant ses personnages avec autant de tendresse que de cruauté mais surtout avec justesse saupoudrée d’une bonne dose d’humour, le réalisateur réussit à livrer une chronique familiale touchante par ses excès. Le tout est servi par une mise en scène simplement virtuose, Bong Joon-ho n’ayant plus à faire ses preuves en la matière. Avec sa maitrise des arrières plans, des hors champs et de la rythmique cinématographique, il nous propose un spectacle techniquement éblouissant qui ne souffre que de très rares fausses notes, à l’image de certaines incrustations du monstre pas toujours réussies.

Le design de la bête est par contre assez génial et plutôt perturbant, tout comme son comportement extrêmement intelligent qui la rend véritablement effrayante, en particulier dans les scènes se déroulant dans son antre. Face à la créature, un quintuor d’acteurs irréprochables avec en tête l’immense Song Kang-ho qui n’en finit pas d’étonner par la variété de son jeu et la craquante Doona Bae qui hérite d’un rôle assez ingrat en apparence mais elle aussi fait preuve d’un sacré talent d’actrice (qu’elle confirme film après film). On ajoute à ça une photographie magnifique rendant les berges du fleuve Han surréalistes et une musique en décalage complet et on tient un chef d’oeuvre en puissance.

[box_light]Film de monstre? Oui the Host porte bien les stigmates de ce genre de série B. Mais le réduire à ça serait une grossière erreur. Si pris au premier degré l’ensemble laisse apparaitre une maitrise technique et une intelligence dans la narration qui rendent cette traque ultra efficace et tendue, c’est en grattant un peu qu’on découvre les trésors qu’il recèle. Drame familial, humour noir et corrosif, critique acerbe d’une société coréenne agenouillée devant les USA, the Host est un chef d’oeuvre de par sa densité thématique et sa mise en oeuvre qui tiennent tout simplement du génie. Dans le genre il y avait déjà Carpenter et Verhoeven, il y a maintenant Bong Joon-ho, un très grand artiste qui a des choses à dire et ne se retient pas de les dire.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

A Séoul, Park Hee-bong tient un petit snack au bord de la rivière Han où il vit avec les siens. Il y a son fils aîné, l'immature Gang-du, sa fille Nam-joo, une championne malchanceuse de tir à l'arc, et Nam-il, son fils cadet éternellement au chômage. Tous idolâtrent la petite Hyun-seo, la fille unique de Gang-du. Un jour, un monstre géant et inconnu jusqu'à présent, surgit des profondeurs de la rivière. Quand la créature atteint les berges, elle se met à piétiner et attaquer la foule sauvagement, détruisant tout sur son passage. Le snack démoli, Gang-du tente de s'enfuir avec sa fille, mais il la perd dans la foule paniquée. Quand il l'aperçoit enfin, Hyun-seo est en train de se faire enlever par le monstre qui disparaît, en emportant la fillette au fond de la rivière. La famille Park décide alors de partir en croisade contre le monstre, pour retrouver Hyun-seo...