The Descendants (Alexander Payne, 2011)

de le 14/02/2012
 
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Discrètement, sans esclandre, sans clairons ni trompettes, Alexander Payne construit depuis plus de quinze ans une œuvre indépendante aussi éparse qu’incroyablement riche. The Descendants est seulement son cinquième long métrage mais le réalisateur de Monsieur Schmidt et Sideways semble être là en permanence, preuve de la portée assez incroyable de son cinéma qui n’est jamais dans la prouesse, jamais dans l’impression immédiate, plus dans la trace qu’il laisse dans les esprits et les questions fondamentales qu’il soulève. The Descendants est un pur film d’Alexander Payne, dans le sens où il ne nous surprend pas, ne nous fait pas vivre un moment d’une intensité folle dans l’immédiat, mais s’impose pourtant comme un moment de cinéma important que le spectateur emporte avec lui longtemps avec la projection. Tout petit film en apparence, The Descendants n’en est pas moins un de ces moments forts qu’on a peu de chances d’oublier car il s’agit d’un film qui entame un étonnant dialogue avec le plus profond de l’âme.

Les meilleures comédies dépressives indépendantes américaines émergent d’une délicate alchimie qui doit pour beaucoup à un certain sens du décalage. Il est immédiat avec The Descendants, essentiellement à travers le décor. En effet le récit a beau se dérouler à Hawaï, il est bien difficile d’y voir un lieu de carte postale, et si les personnages ne quittent pas leur chemise à fleurs ils n’en sont pas moins plongés dans une profonde mélancolie, voire une tristesse insondable. The Descendants c’est une histoire toute simple, celle d’un homme mis face aux conséquences de son existence. Sans le juger, sans l’enfoncer, Alexander Payne met simplement Matt King en face de ses responsabilités. En surface c’est un homme qui doit gérer le coma de sa femme et sa future disparition, qui tout un coup doit prendre en charge ses deux filles et maintenir à flot un cocon familial sérieusement endommagé. En profondeur c’est le récit d’un être qui va passer de la nonchalance à la sagesse, qui va prendre conscience de sa paternité, qui va démystifier son image de l’amour et s’accomplir. Mais plus encore, et c’est là que le titre prend tout son sens, c’est le destin d’un type qui va passer du statut de petit bourgeois insulaire et détenteur de la signature pour gérer les bien familiaux, immenses, à celui de véritable légataire d’une culture. The Descendants est un film d’une justesse rare sur la notion d’héritage, un film qui capte précisément les tenants et les aboutissants d’une telle notion au XXIème siècle, quelque chose de fondamental et cristallisé dans l’évolution de ce personnage extrêmement fin et complexe interprété par un George Clooney au sommet de son art.

Au rythme des variations mélancoliques, des promenades au bord de l’eau et voyages ponctuels, The Descendants dresse un portrait d’homme à la fois sincère et touchant, mais dans une émotion sans cesse mesurée, jamais gratuite, encore moins forcée. Et finalement tout n’est que mesure dans cet assemblage infiniment élégant. Le personnage de Matt King est l’incarnation de la mesure, à tel point qu’on serait prêt à le secouer à maintes reprises tant son comportement manque de passion, avant que sa sagesse ne l’emporte sur tout. Et au plus on avance dans le MacGuffin ludique et cruel (qui était l’amant de la femme qui va mourir) au plus se cisèle un personnage d’une finesse d’écriture assez inattendue, à tel point que tous ceux qui vont graviter autour paraissent presque grossiers. George Clooney et son personnage sont à la fois la force ultime de The Descendants et son principal défaut tant il vampirise toute la narration et s’approprie l’intégralité de l’attention sans en avoir l’air. Et tout converge vers cette conclusion sublime dans laquelle l’échelle de valeurs humaines est complètement redéfinie. Et c’est précisément là que The Descendants frappe fort, parc e qu’il imprime de fondamental comme vision du monde. C’est tellement réussi sur ce point qu’on lui pardonnerait toutes ses errances et maladresses auxquelles il se laisse parfois aller.

Une des grosses maladresses vient du traitement du drame à l’image. Car il faut bien avouer que ses plans sur le visage de Madame King, amorphe, la bouche ouverte et la bave aux coins des lèvres, mais surtout leur multiplication, engendrent une sorte de gêne chez le spectateur. Il y a quelque chose d’assez morbide et voyeur dans ce traitement, qui tranche avec l’élégance du film, créant un étrange malaise qui n’avait pas de raison d’être. C’est bien dommage, d’autant plus qu’Alexander Payne a tendance à vraiment s’y attarder et que cela tue littéralement certaines scènes à priori bourrées d’émotion. Ce détail malheureux vient ébranler une construction d’une précision redoutable, que ce soit dans l’écriture, brillante dans la narration, la mise en scène accomplie et toujours en accord avec le ton et le sujet du film, ou des interprètes géniaux. The Descendants n’a l’air de rien, ressemble à un petit film, ce qu’il est en quelque sorte, pour se révéler finalement comme un des portraits d’homme les plus justes jamais filmés, au son des sublimes accords des guitares hawaïennes. Vraiment surprenant, notamment dans sa capacité de maturation, et c’est rageant que ce potentiel bijou soit entaché de légères fautes de goût assez embarrassantes…

FICHE FILM
 
Synopsis

A Hawaii, la vie d’une famille bascule. Parce que sa femme vient d’être hospitalisée suite à un accident de bateau, Matt King tente maladroitement de se rapprocher de ses deux filles, Scottie, une gamine de dix ans vive et précoce, et Alexandra, une adolescente rebelle de dix-sept ans. Il se demande aussi s’il doit vendre les terres familiales, les dernières plages tropicales vierges des îles, héritées de ses ancêtres hawaiiens. Quand Alexandra lui révèle que sa mère avait une liaison, le monde de Matt vacille. Avec ses deux filles, il part à la recherche de l’amant de sa femme. Durant une semaine essentielle, au fil de rencontres tour à tour drôles, perturbantes et révélatrices, il va finalement prendre conscience que sa principale préoccupation est de reconstruire sa vie et sa famille…