The Dark Knight Rises (Christopher Nolan, 2012)

de le 19/07/2012
 
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Quoi qu’en disent les puristes qui ne pardonneront jamais à Christopher Nolan d’avoir une véritable vision et de ramener le personnage de Batman dans une réalité alternative plutôt que dans un univers fantastique, le réalisateur britannique avait déjà atteint des sommets en deux films à la fois radicalement différents et inscrits dans un vaste projet qu’on sentait venir de façon assez énorme. Avec The Dark Knight Rises, tel un auteur de comics qui vient finir son run, il utilise ses presque trois heures pour clore ce qui restera donc comme la seconde très grande trilogie du cinéma de super-héros avec les Spider-Man de Sam Raimi, confirmant au passage qu’il en est le parfait complément. D’un côté l’héroïsme classique et christique, de l’autre un héroïsme au ras du réel concentré sur les figures du mal. Indissociable de ses deux prédécesseurs avec lesquels il tient un dialogue permanent, les réfutant autant qu’il les approuve, The Dark Knight Rises est le point d’orgue d’une entreprise à l’ambition démesurée, qui inscrit le plus noir des héros populaires au sein d’un dispositif en appelant essentiellement aux vrais problèmes du XXIème siècle. Une tragédie gigantesque autour de la figure de Bruce Wayne plus que de Batman, quand la légende de ce dernier, et sa symbolique associée, prend tout son sens dans un final étourdissant. Peut-être pas le meilleur des trois, mais la conclusion est parfaite et la boucle bouclée de façon magistrale.

Le final ambigu de The Dark Knight, construit sur le paradoxe entre le héros s’élevant vers la lumière et le discours de Gordon annonçant des temps sombres de manipulation du peuple par le mensonge, était annonciateur d’une tournure de plus en plus politique. Avec The Dark Knight Rises, situé 8 ans plus tard, c’est le constat amer d’une victoire de façade. Si le film précédent représentait brillamment l’Amérique dans la peur post-11 septembre, celui-ci embrasse autant l’intervention en Irak que la crise financière de 2008, confirmant qu’en plus d’être un incroyable conteur d’histoire et un metteur en scène classique adepte de la géométrie et du chaos, il est de ces artistes qui possèdent un vrai regard sur leur temps et l’insufflent dans leur œuvre. Et Christopher Nolan ne semble plus être un optimiste. The Dark Knight Rises est un film désespéré, un film de super-héros répondant au courant de « films de fin du monde » qui a frappé le cinéma mondial. La fin du monde dans l’univers de Batman, c’est bien sur la fin de Gotham City, déjà amorcée dans Batman Begins avec l’opération de la ligue des ombres et qui prend ici forme : Bane. Chez Nolan Bane n’est plus le colosse monstrueux qui s’injecte de quoi décupler sa force, il est un mercenaire au physique imposant et un idéal de terroriste entre la pure figure du mal du Joker et celle, plus réfléchie et dotée d’un plan concret de Ra’s Al Ghul. Le terrorisme, un motif fondamental de la vision de Batman par Nolan, qui s’appuie dessus pour développer un de ses thèmes favoris : la paranoïa. Réponse aux évènements politiques et sociaux, paranoïa, vigilante… Christopher Nolan ne se serait-il pas trompé d’époque ? Ou est-il simplement l’héritier du cinéma américain des années 70 ? Sa mise en scène sans doute trop propre et manquant clairement d’inventivité relativise ce constat, il n’est pas enragé, mais la dose de désespoir et de désillusion qui habite son cinéma le place dans une position intéressante et pas commune à Hollywood. Surtout pour un réalisateur à la tête d’un des plus gros budgets de l’année. La raison pour laquelle il est capable d’allier cette noirceur au suivi d’un cahier des charges de blockbuster est simple : le contrôle. Christopher Nolan est tout simplement un auteur intelligent qui sait jouer avec les principes d’Hollywood, ne déçoit pas les exécutifs tout en restant capable de livrer son film bien à lui avec sa vision du monde. Et peu sont capables d’en faire autant. Alors certes sur le plan strict de la mise en scène, Nolan est loin d’être le meilleur réalisateur du moment, mais sur l’ensemble des compétences requises pour ce métier bien plus vaste, il se situe vers le sommet. Et même au delà de ça, c’est un auteur capable d’imposer une vision cohérente d’un univers qu’il a littéralement réinventé et à laquelle il reste fidèle coûte que coûte.

The Dark Knight Rises va encore faire gueuler les ayatollahs, pour au moins une raison évidente. Alors que The Dark Knight laissait apparaître la figure classique du super-héros dans son tout dernier acte, le cape crusader est absent de l’écran dans The Dark Knight Rises pendant une bonne heure. Encore un gros pari qui s’avère payant car au fur et à mesure que semble s’installer une menace gigantesque sur Gotham, avec un Batman clairement démissionnaire (non seulement il n’est pas dans le cadre mais il refuse d’y entrer), le spectateur identifié aux quelques rares personnages portés par l’espoir ne souhaite qu’une chose : le retour de Batman. Nolan joue avec le public en créant l’attente, comme des préliminaires avant l’acte libérateur. En fait il applique à la lettre dans sa narration une des répliques de Bane « il n’y a a pas de désespoir sans l’espoir » et construit son récit autour de l’espoir du retour du héros qui doit sauver Gotham, et par extension le monde. Il met ainsi en place le grand thème de The Dark Knight Rises, reposé sur une tragédie encore poussée à l’extrême à base de discours sur la perte, l’isolement et la paranoïa, celui de l’apocalypse. L’apocalypse amenée par un grand leader construit autour des grandes figures tyranniques de l’histoire, Bane, nouveau virus qui manipule les esprits du peuple en lui donnant l’illusion du pouvoir sur les dirigeants officiels tout en mettant en place un état totalitaire dont le destin est l’annihilation pure et simple. La révolution et la guerre civile sont les conséquences d’une convergence entre la figure du mal qui monte à la surface et celle du bien qui doit redescendre de son piédestal. Ainsi après les bas fonds de Batman Begins et les hauts immeubles de The Dark Knight, le final de The Dark Knight Rises va se jouer dans les rues de Gotham, au niveau de l’homme donc. Il ne faut pas y voir une quelconque désacralisation du héros, au contraire. Si le personnage central de la trilogie est Bruce Wayne et non Batman, c’est car ce dernier est élevé à un rang supérieur à celui de simple héros, à savoir celui de légende et de symbole. À y regarder de plus près, Christopher Nolan reproduit à sa façon la réflexion élaborée chez DC Comics (à travers les travaux de Tony Daniel et Grant Morrison) sur le traitement de Batman après sa « mort » lors de l’évènement Final Crisis. Et c’est passionnant car cela met en place un thème que Nolan n’avait jusque là que peu exploré, à savoir celui de l’héritage qui passe ici à travers une multitude de personnages dont celui d’Alfred, véritable vecteur émotionnel et étonnant prophète qui se retrouve porteur d’une des boucles narratives principales du film et de la trilogie. À ce propos, la cohérence au sein de la vision de Batman se retrouve plus globalement au sein de l’œuvre complète de Christopher Nolan qui s’efforce de déconstruire/reconstruire ses figures autant des films précédents que d’Inception ((la majorité du casting est de retour, provoquant une sensation très troublante)) par exemple, avec un dernier acte sous forme de gigantesque climax chaotique et multiple dont on ressort le souffle coupé, avec une véritable mise sous pression du spectateur. Cette mise sous pression se fait autant par le récit et ses enjeux dramatiques que par sa construction, basé sur une succession de séquences sans le moindre répit doublée de la composition assourdissante d’un Hans Zimmer mégalomane. Tout cela peut paraître brouillon mais entre assez logiquement dans l’illustration d’un monde au bord de l’apocalypse, déconstruit et désespéré.

La noirceur du ton qui parcourt The Dark Knight Rises surpasse encore celle des précédents opus car le discours de Christopher Nolan est bâti sur la chute des symboles. La chute du héros bien sur, littérale et qui va encore pousser plus loin le motif du puits (variation de l’allégorie de la caverne) vu lors de la chute de Bruce enfant dans le premier film ou du dernier plan de The Dark Knight avec Batman quittant le tunnel pour aller vers la lumière, mais également la chute d’une société dont les piliers s’effondrent. La bourse, la justice, les moyens de communication avec l’extérieur et même LE symbole du divertissement américain (le stade), tout s’effondre dans le film, entrainant là encore le désespoir. Nolan ne filme ni plus ni moins qu’une apocalypse sourde et méthodique, presque clinique, tout en signant en parallèle un grand film romanesque aux figures classiques qui se révèlent le temps de retournements de situation pas toujours finauds. On atteint là quelques limites du film, avec notamment le personnage de Marion Cotillard qui passe du passionnant au presque ridicule. Limites auxquelles on n’oubliera pas d’ajouter la gestion des scènes d’action qui n’est toujours pas le point fort du réalisateur qui réussit à installer une véritable brutalité dans les affrontements mais qui peine encore à leur donner une quelconque intensité, ainsi que le rôle de Bane, globalement fascinant mais dont le masque éclipse une grande partie du jeu de Tom Hardy pourtant impressionnant. Cette fois la densité du scénario et la quantité de thèmes que souhaite traiter Nolan est également à la limite de se retourner contre le film, lui donnant un aspect un peu brouillon, pas très carré. Dans ce casting littéralement monstrueux et digne d’un film choral, la grosse surprise vient d’Anne Hathaway qui campe brillamment une Catwoman complètement réinventée, à la fois terriblement sexy, même si Nolan se refuse à l’utiliser comme fantasme, et porteuse d’une idéologie féministe, indépendante et prolétaire traitée intelligemment, tandis que le talent de Joseph Gordon-Levitt éclate une nouvelle fois dans un rôle d’abord discret puis à l’évolution essentielle au projet global de Nolan. Christian Bale reste fidèle à lui-même, bon ou mauvais selon les goûts, et les vétérans Gary Oldman et Michael Caine continuent d’impressionner par la substance de leur jeu qui enrichit encore des personnages déjà très travaillés. On ne pouvait pas rêver conclusion plus étourdissante tant elle referme véritablement une boucle tout en se révélant d’une densité presque assommante, revisitant toutes les peurs du monde occidental en les appliquant au microcosme de Gotham City. C’est parfois bordélique, c’est complètement inattendu, c’est plus riche que n’importe quel autre blockbuster de ce début de siècle jusqu’à atteindre une ambition qui pourrait se retourner contre son présupposé succès populaire, mais c’est surtout d’une cohérence absolue au sein de cette monstrueuse trilogie et c’est tout simplement la vision de l’apocalypse selon Christopher Nolan, sorte de précipité de son regard très pessimiste sur le monde qui l’entoure. Tout en gardant une saine dose d’espoir sur l’avenir, mais qui se referme chaque fois un peu plus.

(A revoir tout de même en IMAX pour retrouver la composition originale de certains plans… soit une heure de film)

FICHE FILM
 
Synopsis

Il y a huit ans, Batman a disparu dans la nuit : lui qui était un héros est alors devenu un fugitif. S'accusant de la mort du procureur-adjoint Harvey Dent, le Chevalier Noir a tout sacrifié au nom de ce que le commissaire Gordon et lui-même considéraient être une noble cause. Et leurs actions conjointes se sont avérées efficaces pour un temps puisque la criminalité a été éradiquée à Gotham City grâce à l'arsenal de lois répressif initié par Dent. Mais c'est un chat – aux intentions obscures – aussi rusé que voleur qui va tout bouleverser. À moins que ce ne soit l'arrivée à Gotham de Bane, terroriste masqué, qui compte bien arracher Bruce à l'exil qu'il s'est imposé. Pourtant, même si ce dernier est prêt à endosser de nouveau la cape et le casque du Chevalier Noir, Batman n'est peut-être plus de taille à affronter Bane…