The Dark Knight, Le Chevalier Noir (Christopher Nolan, 2008)

de le 17/07/2012
 
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Avec Batman Begins, Christopher Nolan et David Goyer faisait table rase du passé cinématographique de Batman en signant une longue introduction sur fond de tragédie magistrale, sorte de mise en bouche avant le gros morceau à venir. Et ce gros morceau se nomme The Dark Knight. Aujourd’hui l’importance du phénomène est claire avec un film confortablement placé aux portes du top 10 des plus grands succès au box office mondial. Mais au delà du raz de marée populaire se cache un film encore une fois d’une densité incroyable et qui prend le contrepied à ce que le film précédent annonçait. Ou peut-être pas finalement, car quand arrive le générique de fin libérateur après 2h30 d’une fresque sombre dominée par le chaos, il faut bien avouer qu’il ne pouvait pas y avoir une autre suite, une autre évolution. Batman est un héros pas comme les autres. Ni un super-héros classique, ni un anti-héros, c’est plus que cela. C’est un type dont le masque est la réponse à des pulsions schizophrènes, un héros obligé de se contrôler pour ne pas devenir un simple exécuteur, avec un code moral précis dans une ville plongée de plus en plus dans un empire du crime, un type qui sans son masque est LA figure publique représentant cette ville. C’est un personnage fascinant et un terrain d’expérimentations formidable pour Christopher Nolan qui s’est complètement réapproprié cet univers, qui l’a réinventé de toutes pièces pour y insuffler toutes ses obsessions de cinéaste. The Dark Knight n’est pas le film de super-héros parfait comme peut l’être Spider-Man 2, il souffre d’irrégularités tout de même gênantes, mais c’est un polar et une tragédie d’une ampleur telle qu’il s’impose comme un des plus grands films paranoïaques post-11 septembre. On peut rapprocher The Dark Knight du cinéma de Michael Mann, autant par la séquence de braquage inaugurale reprenant des codes de Heat (montage, rythme, bande son) que par des motifs de mise en scène en écho à Collatéral ou Miami Vice, mais également de tous ces grands polars politisés répondant à des évènements-clés de l’histoire américaine. Et si The Dark Knight peut paraître si lointain du Batman « classique » du comic-book ou de la série animée (sommet clair et net de l’adaptation du cape crusader) c’est que Christopher Nolan et son frère Jonathan ne cherchent pas la voie de la facilité pour bâtir la figure du super-héros. ce qui donne un film d’autant plus impressionnant.

Réflexion d’une densité extrême sur les notions de pouvoir et de protectionnisme, développement d’une intrigue schizophrène qui débouche sur un discours d’une ampleur toute autre sur les notions de bien et de mal, objet de cinéma grisant et bavard ne répondant à aucun standard de blockbuster hollywoodien, The Dark Knight hérite de parti-pris marqués qui ont pu faire bondir les fanatiques de l’univers de Batman mais qui s’inscrivent dans le vaste projet de Nolan qui semble ne poser aucune limite à son ambition. Cette ambition est révélée dès sa scène d’introduction dans sa vision de Gotham qui s’éloigne encore un peu plus de celle, expressionniste, de Burton avec en point de mire non plus les zones reculées et glauques de la ville mais l’immensité de ses gratte-ciels. Un centre névralgique, car économique, en accord avec son temps, voilà le personnage que fait Nolan de Gotham City. Un personnage principal même, voilà de quoi faire gueuler les puristes. Car pendant les 2/3 du film, Batman est relégué au second plan, cantonné à des apparitions plus ou moins fugaces à l’impact variable. Il est cette ombre introduite dans le premier film et qui accomplit sa mission, donnant lieu à des scènes d’action soit mollassonnes soit incompréhensibles, preuve que Christopher Nolan possède toujours de sérieuses lacunes à ce niveau et ne souhaite toujours pas se faire épauler, même s’il progresse sensiblement. Ces scènes ne sont finalement là que pour assurer sa présence fantomatique, comme une ombre protectrice qui resterait accrochée à sa mission. C’est d’ailleurs à l’extérieur de Gotham, à Hong Kong, qu’il a droit à sa scène la plus grisante. Sorte de passage hors du film dans la veine d’un Mission: impossible, cette séquence d’extradition forcée reste un des beaux morceaux de bravoure purement spectaculaires de tout le film. Et si Batman est en retrait, c’est que d’autres personnages occupent le cadre. Pari risqué mais intelligent, Christopher Nolan fait cohabiter deux des bad guys les plus charismatiques de l’univers de Batman : Double-face et le Joker. Le premier est sans doute le personnage le plus intéressant de tout le film, dans ce qu’il représente. Avant le dernier acte, il n’est d’ailleurs qu’Harvey Dent, mais il représente un idéal de justice incorruptible, une sorte de responsable utopique que Gotham (et Bruce Wayne) fantasment de mériter. Le personnage bénéficie d’un travail d’écriture redoutable qui le fait passer de la nouvelle incarnation des idéaux chevaleresques à l’illustration de l’échec total du bien. Quand il devient Double-face, il n’est ni plus ni moins que le miroir littéral entre Batman et le Joker, ce dernier représentant le degré de perversion ultime du héros.

La réflexion opérée sur la notion de pouvoir est tout aussi fascinante, opposant d’un côté Harvey Dent, incarnation à priori infaillible du bien, à la pègre de Gotham qui s’étend jusqu’en Asie. Et toute cette mécanique est mise à mal par le symbole du chaos, le Joker. Au delà de l’interprétation époustouflante du regretté Heath Ledger qui éclipse absolument tout le monde dès qu’il entre dans le cadre, prestation franchement habitée qui renvoie le cabotinage pourtant génial de Jack Nicholson au rang de gentille pitrerie, c’est bien le traitement et la mise en scène du Joker qui s’impose comme la plus belle idée de tout le film. Le Joker, c’est l’incarnation de la peur, une sorte de vision extrême du terrorisme qui ne répond à aucun autre idéal que celui de tout détruire. Il est traité comme un virus capable de frapper n’importe où et n’importe quand, n’obéissant à aucune règle ou logique. C’est presque dommage que Nolan se sente obligé de préciser les choses dans ses dialogues (« Do I look like someone who has a plan ?« ) alors qu’il le traite parfaitement par l’image, c’est une de ses faiblesses et il reproduit d’ailleurs l’erreur lors de la scène finale de l’immeuble où il ne peut s’empêcher de rajouter la voix de Morgan Freeman sur une séquence un brin bordélique mais tout à fait compréhensible sur le plan visuel. Toujours est-il qu’à travers le Joker il ravive la peur de l’Amérique attaquée sur son sol par une menace invisible et implacable, convoquant pour l’occasion le spectre des exécutions de soldats par Al-Qaïda à travers les vidéos du Joker. Et même si la démonstration n’est pas toujours finaude elle reste efficace et entraîne un autre thème fascinant dans The Dark Knight, le problème du dilemme moral. Après la mise en place d’un univers réellement chaotique, une société ravagée de l’intérieur par un individu qui trouve sa liberté dans le feu et le sang (voir ce plan incroyable ci-dessus qui caractérise toute la folie du personnage exultant devant une ville au bord de l’apocalypse), il soulève la question de la réponse à ce type d’attaque. Dès que Batman intervient frontalement face au Joker se met en place cette réflexion qui va sérieusement évoluer. Comment réduire un tel être au silence ? Un personnage qui se nourrit du chaos, qui pousse le héros jusqu’à devoir vivre le choix de Sophie pour tester les limites à sa morale, qui n’a finalement peur de rien et rie de tout, le terroriste suprême en somme. La réponse n’est pas si simple à traiter.

Pas simple car assez désagréable. Interrogatoire musclé proche de la torture, technologie qui pousse à l’extrême la vision du patriot act, Christopher Nolan ne se voile pas la face et, toujours dans son soucis d’un film de super-héros basé sur le réel avec tout ce que cela peut induire, aborde concrètement le sujet. Combattre le mal peut donner lieu à des méthodes douteuses voire carrément détestables. Et c’est précisément là qu’il construit la figure de son héros. Pas dans ce plan final magistral et solennel, mais dans le fait qu’il fait de Batman le super-héros tragique par excellence. Celui qui devra endosser la responsabilité des actes répréhensibles, celui qui ne pourra pas être aimé par le peuple, celui qui devra se sacrifier d’une manière ou d’une autre. Elle est là la vision d’un super-héros par Christopher Nolan, et elle inattaquable : il est ce super-héros de l’ombre car « il le peut ». Et toute la construction du récit est là pour le mener jusqu’à cette élévation. La morale est contestable, comme toujours, mais elle reste cohérente chez Nolan, preuve d’un vaste projet. « Why do we fall, Bruce? So we can learn to pick ourselves up. » et cette maxime est appliquée à toute la dramaturgie qui entoure le personnage de Bruce Wayne y compris dans The Dark Knight. Il est le pivot d’une tragédie, le héros auquel tout est enlevé peu à peu, et dont l’envol ne se fait qu’au bout de la pire des chutes. C’est tragique, c’est beau, c’est plein de menus défauts dont Christian Bale et sa voix d’outre-tombe, mais c’est d’une cohérence absolue et d’une ambition carrément démesurée, en plus d’être mis en scène avec une classe totale, à l’exception toujours de la poignée de scènes d’action ratées. La conclusion s’annonce d’autant plus passionnante.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans ce nouveau volet, Batman augmente les mises dans sa guerre contre le crime. Avec l'appui du lieutenant de police Jim Gordon et du procureur de Gotham, Harvey Dent, Batman vise à éradiquer le crime organisé qui pullule dans la ville. Leur association est très efficace mais elle sera bientôt bouleversée par le chaos déclenché par un criminel extraordinaire que les citoyens de Gotham connaissent sous le nom de Joker.