The Company Men (John Wells, 2010)

de le 29/03/2011
 
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Producteurs de séries à succès (À la maison blanche, merveille créée par Aaron Sorkin) sur lesquelles il a pu bosser en tant que metteur en scène à quelques reprises, comme Urgences, John Wells passe brillamment à la réalisation de cinéma avec The Company Men, petit film au sujet complexe et ultra casse-gueule : les conséquences de la crise financière sur la classe aisée de la société américaine. Finalement, qui mieux que celui qui a accompagné deux des séries TV les plus importantes sur l’état et l’évolution de cette société pouvait être aux commandes d’un tel projet? Sans doute pas grand monde, surtout à Hollywood. Car à la lecture du synopsis on voit immédiatement les pièges et limites d’un tel exercice. Trois destins brisés par la crise seraient logiquement traités avec une grosse dose de pathos imbuvable, avec violons et crises de larmes assurées. Mais surtout, c’est ici le destin de trois cols blancs, des cadres supérieurs et chefs d’entreprises. Comment créer une empathie? Comment éviter que le spectateur gaucho de base ne déclame en sortie de salle un attendu « mais qu’est-ce qu’on en a à faire de ces pauvres petits bourgeois qui perdent leur job et leur porsche? On va pas les plaindre quand même! »? Et bien tout simplement, en prenant le recul nécessaire et en visant juste. Oui The Company Men se focalise sur des « élites » se retrouvant au chômage c’est vrai, mais pas seulement. Et surtout, le discours va bien plus loin que ça.

The Company Men s’intéresse essentiellement à trois bonhommes aux parcours et statuts très différents. Deux sont très proches, et directement issus de l’époque industrielle. Le premier a toujours été du côté des patrons, l’autre est son ami de toujours, celui qui a commencé tout en bas de l’échelle et s’est hissé jusqu’à un poste confortable, par la sueur et la protection de son vieil ami. Le troisième est le produit de notre temps, un commercial aux dents longues, un requin efficace vivant dans ce culte de l’apparence (gros salaire et crédits sur la grande maison, la voiture de sport…). Et ces trois types aux existences plutôt faciles vont se retrouver au pied du mur, victimes de la vague de licenciements apparus au cours de cette fameuse crise. À priori rien de bien passionnant là dedans, sauf que The Company Men est un petit bijou d’écriture qui élève largement le niveau du film politique. Malgré la forme du film choral, avec la multiplication de personnages, tous bénéficient d’une véritable épaisseur et sont portés par des acteurs remarquables, même surprenants pour certains.

The Company Men est une grosse réussite à laquelle on reprochera essentiellement deux choses : tout d’abord l’absence étrange de personnages féminins forts (hormis les épouses des « héros » et la responsable des ressources humaines, aucun cadre n’est une femme) mais également ce côté larmoyant typique du drame américain et qui tombe dans l’abus lacrymal sur le final, bourré aux bons sentiments et à l’optimisme presque déplacé après tout ce qui précédait. Mais à ces détails près, The Company Men brille par l’intelligence de son propos. Comment il est impossible de ne serait-ce qu’imaginer abandonner son mode de vie (à ce titre la vente de la porsche est un signe d’échec total), comment l’aspect humain disparaît, comment la routine du quotidien sans emploi finit par broyer le plus hargneux des hommes, comment les échecs successifs et le sentiment d’inexistence se transforment en gangrène… Le propos de The Company Men est très noir, à peine adouci par un traitement léger et une petite dose d’humour appréciable. Et le poil à gratter que semble constituer le beau-frère de Bobby se transforme peu à peu en ange gardien tragique. Il y a ces aspects positifs dans The Company Men, comme des bouffées d’air pur dans le portrait glacial de l’échec cuisant du capitalisme outrancier.

Avec un récit si puissant, malgré ses légères maladresses et fautes de goût, The Company Men n’a pas réellement besoin de s’embarrasser de prouesses de mise en scène. John Wells assure le boulot et signe une réalisation propre, sans esbroufe, à l’image de son scénario. Pas hyper ambitieux et juste très sérieux, c’est déjà beaucoup. Comme tout film porté par un scénariste, The Company Men doit également beaucoup à ses acteurs. Et tous sont au rendez-vous. Ben Affleck prouve définitivement que l’âge aidant il montre une belle présence à l’écran. Maria Bello est l’incarnation parfaite de la MILF, Tommy Lee Jones est sublime en désabusé. Et c’est Chris Cooper qui nous touche en plein coeur avec sa prestation, sublime de sincérité et d’émotion. Au rayon des bonnes surprises, Kevin Costner effectue ce qui restera comme LE come-back de ces dernières années, quelle présence!

[box_light]Film choral et film politique, The Company Men s’impose comme un petit bijou scénaristique manquant peut-être un peu d’audace pour s’imposer comme un grand film. Propre, sérieux, très juste dans son propos et son portrait d’une Amérique en plein échec économique et social, le premier film de John Wells est un petit bonheur de cinéma à ne pas négliger. Certes la structure est ultra connue, les enjeux également et la conclusion courue d’avance, mais il y a là un discours assez brillant sur comment les élites peuvent tomber et sur le culte de l’image. À ne surtout pas rater.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Bobby Walker est l’incarnation même du rêve américain : il a un très bon job, une merveilleuse famille, et une Porsche toute neuve dans son garage. Mais lorsque la société qui l’emploie réduit ses effectifs, Bobby se retrouve au chômage, tout comme ses collègues Phil Woodward et Gene McClary. Les trois hommes sont alors confrontés à une profonde remise en cause de leur vie d’hommes, de maris et de pères de famille. Bien loin de ses talents de cadre supérieur, Bobby se retrouve obligé d’accepter un emploi dans le bâtiment pour le compte de son beau-frère. Cette expérience va le pousser à découvrir qu’il y a peut-être plus important dans l’existence que de courir après la réussite…