The Brown Bunny (Vincent Gallo, 2003)

de le 01/09/2010
 
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Avec sa forme imparfaite qui flirte avec l’amateurisme et son acteur/réalisateur en pleine crise de nombrilisme, the Brown Bunny semblait calibré pour se faire démolir. Ce fut le cas, mais pourtant il s’agit bien d’une oeuvre majeure dans laquelle rien n’est laissé au hasard. Il s’agit peut-être du road-movie le plus intelligent réalisé depuis les années 70 et de l’histoire d’amour la plus tragique qu’on ait pu voir depuis très longtemps. Sans qu’on s’en rende compte on se retrouve happé par les tourments de l’âme de cet homme qui nous entraine dans sa fuite et son dialogue avec la faucheuse. Le choc de cinéma est inattendu, rare, brutal et magnifique. Et douloureux.

Quel étrange personnage que ce Vincent Gallo. Avec son nom d’historien, sa belle gueule, son physique magnétique et ses yeux océan, il est un artiste pas comme les autres. Mannequin, musicien, photographe, peintre, acteur et réalisateur, il touche à tous les domaines avec le même talent inné, celui des génies. Ça c’est pour le côté pile. Le côté face c’est un odieux connard. Égocentrique, mégalo, nombriliste, provocateur, torturé, capable de balancer en interview les pires atrocités antisémites ou homophobes et pro-Bush en pleine guerre en Irak. Vincent Gallo n’a rien de sympathique, on ne devrait même pas s’intéresser à son travail quand il daigne le montrer, mais le vil salopard provoque fascination et dépendance, de façon incontrôlable. Car il faut avouer que son côté pile est des plus séduisants. Il est un grand acteur, de Doc’s Kingdom à Tetro en passant par Arizona Dream, Nos Funérailles ou Trouble Every Day, il est capable d’irradier la pellicule, de composer des personnages toujours inoubliables. Il possède ce visage si froid et inquiétant mais duquel on ne peut pas se détourner, et cette voix si particulière en décalage total avec son image, le tout forme un personnage hypnotique. Mais Gallo c’est également un réalisateur qui a explosé dès son premier film acclamé par la critique, la chronique indépendante de la solitude humaine et d’une certaine vision du bonheur Buffalo 66, grand film démontrant une maturité étonnante chez le « jeune » réalisateur. 5 ans plus tard the Brown Bunny était présenté à Cannes, festival qui peut être si cruel et qui avait choisi sa cible annuelle, Vincent Gallo. Massacré par les critiques et par le public, les regards extérieurs n’en retiendront que le mini scandale de la fellation de Chloë Sevigny. Comme si le sang à l’écran devrait être cantonné au cinéma gore, le sexe devrait rester dans la niche du porno? Réactions débiles d’une société putréfiée par son puritanisme. Mais laissons les cons où ils sont, car the Brown Bunny vaut tellement mieux que ces considérations hors cadre.

Pourtant dès le générique Vincent Gallo tend le bâton pour se faire battre. À la manière de Robert Rodriguez il nous balance un « produit, écrit, éclairé, monté, interprété et réalisé par Vincent Gallo », et on est un peu effrayé par le trip égotiste que cela semble signifier. Mais s’il est clair que tout tourne autour de son nombril, il faut avouer que le bonhomme possède un talent fou. The Brown Bunny s’inscrit dans la veine typiquement américaine du road-movie, trip initiatique où les larges routes des USA deviennent le symbole d’une existence en déconstruction/reconstruction. Biberonné au cinéma des 70’s, on pense évidemment aux perles du genre que sont Point Limite Zero de Richard C. Sarafian ou Macadam à Deux Voies de Monte Hellman tandis que Gallo dit s’être plutôt inspiré du magnifique Bobby Deerfield de Sydney Pollack. On reste dans les années 70, les plus belles années du cinéma américain car il était libre, et the Brown Bunny n’aurait pas fait tâche au milieu de tous ces films aujourd’hui devenus cultes. Mais autre temps autres moeurs et aujourd’hui, longtemps après la révolution sexuelle montrer une bite sur un écran de cinéma est considéré comme le pire des outrages. Triste époque.

The Brown Bunny c’est un voyage douloureux et triste. Celui d’un homme dont on ne sait rien si ce n’est qu’il a sans doute vécu un drame et qu’il est terriblement perturbé sur le plan sentimental. L’amour peut tuer le coeur d’un homme, le constat est bouleversant. On suit Bud sur le chemin de son deuil, entre errances sur le bitume et rencontres. Contrairement à la majorité des road-movies, pas de place pour des personnages hauts en couleurs. Tous sont des sinistrés de la vie, de tous ces personnages féminins émane la sensation troublante d’un attachement à celle qu’il aimait et qui apparait quelques fois en inserts, celle qu’il aime encore, profondément. Il croise ces femmes et les regarde avec amour, cherchant des éléments de ressemblance troublants avec Daisy, sa Daisy. Puis au détour d’une scène charnière, heureusement amputée depuis la projection cannoise, il disparait dans l’horizon en s’éloignant sur sa moto dans une sorte de suicide symbolique. Au sein d’un film-suicide ce n’est pas si étonnant. Puis the Brown Bunny vire vers autre chose. La route répétitive laisse place à une chambre d’hôtel minuscule, l’être aimé apparait enfin et le drame prend tout son sens. Mais ce n’est pas tant dans la révélation que se situe l’intérêt de la chose. The Brown Bunny est le portrait d’un homme rongé par le remord, un être faible et méprisable qui dans un dernier sursaut d’égoïsme machiste va tenter de se prouver qu’il est encore un homme. En vain, le mal est fait et même si la fin a été elle aussi amputée, on s’imagine qu’il ne vivra pas longtemps avec ce poids sur la conscience. L’errance mélancolique laisse sa place au portrait misérable d’un faible, c’est beau et pathétique.

Formellement, et au premier abord, la surprise est de taille. Sur Buffalo 66 Vincent Gallo faisait preuve d’une maestria évidente en terme de mise en scène léchée et de cadres précis, c’est tout le contraire sur the Brown Bunny. Dopé aux plans fixes interminables et aux cadres serrés caméra branlante à l’épaule, le film alterne le très beau (les contre jours, les plans larges) et le vraiment très moche (cadres chaotiques et mise au point aléatoire). L’objet cinématographique est donc loin d’être parfait mais il parait évident, étant donné les qualités de son film précédent, qu’il s’agit d’un choix du réalisateur à la recherche d’une mise en scène approximative et torturée, finalement intimement liée à son personnage en perdition. Et il est clair que si on ne peut pas qualifier le film de « beau » il s’en dégage une puissance fascinante, par les images. La sensation est très étrange car on a envie de lui crier d’aller embaucher un chef opérateur mais en même temps on ne peut pas imaginer un tel film sous une autre forme. Il nous bouleverse par son imperfection qui traduit par l’image celle de Bud, et c’est troublant. Aux choix musicaux magnifiques s’ajoute des prestations d’acteurs remarquables. Chloë Sevigny en réminiscences d’un passé douloureux illumine le film de sa présence fantomatique, Vincent Gallo électrise chaque plan et nous fait oublier en une scène tous les personnages masculins qu’on a pu voir pleurer à l’écran, il y est tout simplement phénoménal. Pourtant, à cause de la scène de fellation la suite de la carrière de Sevigny est bien sombre et à cause de l’accueil cannois pour ce film dans lequel il a mis toutes ses tripes Gallo s’est enfermé dans une sorte de mutisme et de provocation débile. Film maudit? Oui, très certainement.

FICHE FILM
 
Synopsis

Bud Clay passe son temps dans des courses de motos. Il essaie en vain d'oublier Daisy, l'amour de sa vie. Après sa dernière course dans le New Hampshire, il se rend en Californie où se déroule la prochaine course. C'est le début d'un voyage à travers l'Amérique durant lequel il va tenter chaque jour de trouver un nouvel amour. Mais il ne peut se résoudre à remplacer la seule et unique fille qu'il ait jamais aimée et qu'il aimera à tout jamais...