The Blade (Tsui Hark, 1995)

de le 22/09/2010
 
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The Blade représente avec The Lovers et Time and Tide le sommet dans la carrière d’un réalisateur hors normes, Tsui Hark, qui mérite amplement son statut d’un des meilleurs réalisateurs au monde, et ce malgré une légère baisse de régime ces dernières années, à l’exception du grand mais mutilé Seven Swords. C’est pourquoi on attend tous avec la plus grande impatience son Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame présenté à la Mostra de Venise cette année. Mais pour bien saisir tout l’intérêt et le symbole d’un film tel que the Blade, et son influence immense sur les oeuvres qui l’ont suivi, il faut se replonger dans l’histoire du cinéma. Asiatique en particulier. En 1962 sort sur les écrans japonais un certain Zatoichi qui met en scène pour la première fois un sabreur hors pair et infirme, un aveugle. 5 ans plus tard à Hong Kong, le maître Chang Cheh (modèle pour tous les réalisateurs HongKongais des années 80, John Woo son ancien assistant en tête) rend hommage au personnage de Zatoichi en créant le sabreur manchot Fang Gang dans un Seul Bras les Tua Tous, un des fleurons de la Shaw Brothers. Chang Cheh en livrera lui-même une relecture crépusculaire en 1971 avec la Rage du Tigre, son chef d’oeuvre. De longues années passent et les studios de Hong Kong, dominés par la Shaw Brothers vont profité du concept du Wu Xia Pian ((film de sabres chinois)) jusqu’à en dégoûter le public. En 1991 Tsui Hark, l’homme qui tente de révolutionner le cinéma à chaque film, accouche du monumental il était une Fois en Chine et remet le Kung Fu (et par conséquent le Wu Xia) au goût du jour. Les spectateurs sont aux anges, les studios aussi et en quelques années on voit apparaître de nombreux erzatz, certains plus réussis que d’autres (voire excellents comme Jiang Hu, the Bride with White Hair) mais le public se retrouve une nouvelle fois lassé. Et c’est alors que Tsui Hark sort the Blade, qui à la manière d’Impitoyable de Clint Eastwood symbolise le chant du signe d’un genre tombé dans la désuétude après trop d’excès. Résultat, The Blade se vautre lamentablement au box-office à cause d’un public  n’ayant pas répondu à ce dernier appel du genre. C’est pourtant un des plus grands WXP jamais réalisés.

The Blade c’est tout d’abord un scénario à la trame ultra simple, un triangle amoureux et plusieurs tragédies personnelles. Le seul personnage véritablement attachant se fait mutiler, disparaît puis s’entraîne et déchaîne sa colère pour assouvir sa soif de vengeance. Jusque là rien de bien original, on est dans du classique vu et revu, sauf que la mise en scène et de nombreuses petites idées géniales réussissent à transcender le concept de base. Première surprise, la narration en voix off vient du personnage central féminin, dans un film dopé à la testostérone, c’est étonnant. Et paradoxalement le traitement des femmes dans ce film se rapproche énormément du western classique : femmes au foyer, prostituées ou causes de tous les soucis de la planète. Ensuite le traitement de l’action est une véritable révolution. En effet, alors qu’à ce moment-là la règle dans les films de kung-fu était de faire des combats câblés avec des personnages virevoltants (mis en place par Tsui Hark et Ching Siu-tung pour il était une fois en Chine), les affrontements se déroulent au sol, avec le réalisme et la violence sèche qui vont avec. En ce sens the Blade représente le côté obscur d’un autre chef d’oeuvre, les Cendres du Temps de Wong Kar Wai sorti un an plus tôt.

Autre point intéressant et qui souligne la nature symbolique de the Blade, les épées ou plutôt les lames du titre se retrouvent comme des représentations de leur porteur : l’épée mutilée de Ding On, les 2 épées virevoltantes du tatoué, celle marquée de blessures du maître… Pour le personnage de Ding On d’ailleurs, les chorégraphies crées à l’occasion pour son style de combat à un seul bras sont d’une originalité folle et vraiment impressionnantes par l’énergie et la fureur qui s’en dégage. Le trio de chorégraphes et action directors fidèle composée de Yuen Bun, Hoi Man et Wei Tung a redoublé d’originalité pour composer les mouvements parmi les plus fous jamais apparus sur un écran, une merveille de chorégraphies martiales.

Mais c’est clairement au niveau de la mise en scène qu’on reste sans voix. Tsui Hark est un virtuose de la caméra, véritable extension de son bras comme la lame brisée de Ding On. Tsui Hark est un personnage débordant d’énergie (il n’y a qu’à voir ses interviews pour bien saisir la chose) et cela se ressent à chaque plan. La scène de flashback sous la pluie est d’une poésie et d’une barbarie superbes, les affrontements mettant en scène le manchot avec cette caméra qui suit chacun de ses mouvements tournoyants, donnent presque le vertige. Selon les dires du réalisateur, aucun plan n’était préparé au niveau prises de vues. Il en résulte un cadrage improvisé, pris sur le vif, qui souligne le réalisme de l’action et nous en met plein les yeux. Tsui Hark, caméra au poing, est capable de faire renaître le cinéma du chaos, et c’est avec the Blade qu’il s’exprime complètement, qu’il laisse éclater sa folie sur grand écran. Le résultat est à son image, flamboyant, dingue, sans limites. Un festival de violence nihiliste et de jeux de lumières, une fable cruelle et pessimiste où la naïveté se doit de disparaître au profit du sang versé.

[box_light]The Blade a sûrement des défauts si on veut à tout prix rester objectif, comme des personnages sous-exploités et une narration chaotique. Mais qu’est-ce comparé à la beauté du spectacle, la beauté des décors et costumes, la richesse des personnages, l’interprétation parfaite, les chorégraphies spectaculaires, la lumière magnifique et une réalisation rarement aussi inspirée? Des détails insignifiants qui ne peuvent salir ce monument du film d’action, ce pur chef d’oeuvre anarchiste et chevaleresque comme on n’en verra sans doute plus jamais. C’est le film qu’il faut voir pour comprendre l’importance de Tsui Hark dans le cinéma mondial, car c’est la synthèse et le meilleur de son art.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

L'histoire se situe en Chine, au Moyen Âge. Un jeune forgeron, Ding On, en apprenant la mort tragique de son père, décide de retrouver le meurtrier de celui-ci. Malheureusement, attaqué par un groupe de bandits, il perd un bras. Retrouvé par une jeune fille qui le ramène dans une ferme isolée, notre héros met alors au point une nouvelle technique de combat très rapide et particulièrement violente pour compenser son handicap. Pendant ce temps, des pillards attaquent la fabrique d'épée où Ding On travaillait avant de s'enfuir. À la tête de ces pillards se trouve un effrayant tueur tatoué. Il est celui que le manchot recherche pour venger la mort de son père...