The American (Anton Corbijn, 2010)

de le 08/11/2010
 
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À la vision des quelques visuels et bandes annonces, tout semblait plié d’avance: George Clooney entrait dans la peau de James Bond – ou de Jason Bourne car James Bond c’est has been – pour un film dont on n’attendait rien de bien original, encore moins d’excitant. Oui sauf qu’il ne faut pas oublier qu’au-delà de la présence écrasante du nouveau roi du café en capsules, il y a derrière la caméra un véritable phénomène, Anton Corbijn. Phénomène car il a mis tout le monde d’accord dès son premier film sorti il y a 3 ans, Control, biopic de Ian Curtis et radiographie de toute une époque shooté dans un noir et blanc somptueux. Mais Anton Corbijn est avant tout un photographe et réalisateur de clips parmi les plus talentueux. Depuis la fin des années 70 il a photographié des centaines de stars et réalisé les clips de Nirvana, Depeche Mode, Nick Cave and the Bad Seeds… bref c’est un grand artiste de l’image et son entrée dans le monde du cinéma n’est que logique. Assez étonnant de le retrouver aux commandes d’un tel film aux apparences mainstream, comme s’il souhaitait s’attaquer à quelque chose de plus léger. Sauf que The American est tout sauf léger, tout sauf mainstream, tout sauf conformiste. Il s’agit d’une oeuvre hybride, une sorte de suicide commercial pour un réalisateur et un acteur qui prouvent qu’ils en ont une sacrée paire dans le caleçon. À l’arrivée ce n’est pas parfait mais the American est un film qui va au bout de son concept, un concept ultra audacieux et casse-gueule, anti-commercial au possible, et follement séduisant.

Sur un scénario finalement basique de Rowan Joffe (fils de Roland Joffe et scénariste de 28 Semaines plus Tard) qui adapte ici le roman A Very Private Gentleman de Martin Booth, Anton Corbijn prend le contre-pied à tous les films « d’espionnage » post-Jason Bourne, dopés à la caméra à l’épaule et au montage cut. Et ce qu’il nous raconte c’est autant le dernier job d’un tueur professionnel que la remise en question de son mode de vie par l’exil et l’isolement. Le scénario de the American est pourtant clairement son point faible. Ainsi on sait déjà plus ou moins à l’avance le déroulement des évènements et comment tout cela va se conclure. Jack (George Clooney) est exilé en Italie, il y prépare son prochain boulot en construisant un fusil, se glisse dans la peau d’un photographe qui roule en Fiat Tempra, boit des litres de café et baise des putes. C’est une errance que nous sert Anton Corbijn, et il accorde son rythme à son propos, lancinant, jusqu’à l’extrême. À tel point qu’on frise parfois l’ennui fatal! Et dire qu’on s’attendait à un film d’action… la surprise est totale.

Errance car il se calque sur la psyché de son personnage principal, à la dérive complète après une mission qui s’est mal terminée. Héros malheureux, ou plutôt anti-héros complet, Jack attend. Et le spectateur partage son attente, à l’affût du moindre non-évènement dans cette Italie si mystérieuse, terre chérie des cinéastes américains en recherche de nouveaux fantasmes. Un décor à la lisière du fantastique qui prend cette fois les traits de la région des Abbruzzes, avec ses villages qui semblent comme figés dans le temps. C’est le décor idéal pour cette histoire qui prend son temps et hésite entre dépression, fascination et possibilité d’une vie nouvelle. Bien sur, comme on l’a dit plus haut, les évènements se déroulant sont sans grande surprise, avec trahisons, prises de positions, course poursuite et romance obligatoire. Mais bizarrement ça colle, le scénario n’étant finalement qu’une sorte de prétexte pour les expérimentations formelles de Corbijn qui signe un film très ambitieux, peut-être trop.

C’est une évidence à la vision du film, encore confirmée à la sortie de la salle avec les réactions médusées et moqueuses du public, The American est un film qui n’a rien d’une oeuvre grand public et qui a très mal été vendu. Car Anton Corbijn livre une oeuvre d’esthète, on y reconnait l’ombre du photographe au moindre plan. Et si le récit se déroule en Italie, on y retrouve l’héritage d’un des plus grands formalistes italiens, Michelangelo Antonioni, comme un vestige du néoréalisme dans une oeuvre hollywoodienne. Corbijn dilate le temps, ne filme rien d’autre que le quotidien et refuse quasiment toute forme d’action. Les rares scènes d’action justement sont toujours brèves et soudaines, toujours surprenantes, anti-spectaculaires au possible. C’est de cette dualité entre un propos bien trop convenu pour marquer la mémoire et une forme inédite que the American puise son pouvoir de fascination, ainsi que dans cette volonté du réalisateur de ne jamais oublier son concept, d’aller jusqu’au bout quitte à en faire trop. Et Anton Corbijn se révèle également comme un directeur d’acteur formidable, puisant le meilleur d’un George Clooney qui n’a jamais été aussi bon qu’en tueur déguisé en Monsieur tout le monde ou de Violante Placido, fille du grand Michele Placido, qui trouve là un rôle en or.

[box_light]On se doutait bien qu’Anton Corbijn n’allait pas faire le film que tout le monde attendait, et en effet il prend le public à contre-pied, sans doute trop. On nous a vendu un film d’espionnage new age, c’est finalement l’errance d’un homme blessé, traqué, fatigué mais qui retrouve l’espoir qui nous est servie. The American c’est un peu comme si Michelangelo Antonioni avait réalisé un épisode de la saga Jason Bourne. Un film qui prend son temps, trop sans doute, et qui se pose comme une oeuvre sincère et anti-commerciale au possible. Superbement réalisé, photographié, interprété, c’est par l’excès qu’il pêche, tombant parfois dans l’ennui. Mais il faut saluer la prise de risque, les artistes avec des couilles sont rares.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Jack est un tueur à gages habile et expérimenté. Toujours en alerte, il n’a aucune attache. Quand une mission tourne mal et lui coûte la vie de la femme qu’il aime, il se fait la promesse que son prochain contrat sera le dernier. Cette ultime mission le conduit dans un pittoresque village italien niché dans de hautes collines. Mais pour Jack, chaque lieu peut se révéler un piège et chaque personne une menace. Toutefois, il prend goût aux confidences échangées autour d’un armagnac avec le prêtre du village, et se laisse entraîner dans une liaison avec une belle Italienne. Mais en baissant la garde, Jack prend peut-être des risques. Une menace semble se rapprocher, et la mystérieuse femme qui l’a engagé n’est peut-être pas ce qu’elle prétend. Alors que Jack, de plus en plus méfiant, envisage de vivre, aimer et mourir en Italie, la tension monte jusqu’à la confrontation ultime, dans le dédale des ruelles escarpées du village.