Tetro (Francis Ford Coppola, 2009)

de le 02/01/2010
 
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Il fait partie de la légende, il n’avait plus rien réalisé pendant 10 ans suite à l’idéaliste, film mineur pour le grand Francis. Il est revenu il y a 2 ans avec un Homme sans Âge accueilli plus que froidement, et le voilà qui remet le couvert avec un film qui symbolise à lui tout seul son désir d’indépendance qu’il a si longtemps cherché à protéger, se mettant les studios à dos. Et pour cela rien de tel qu’un tournage une fois de plus loin d’Hollywood, en Argentine, presque à l’ancienne, presque un film de jeune réalisateur dans le style… mais une maîtrise incroyable qui nous rappelle que ce mythe fondateur du nouvel Hollywood reste l’un des plus grands réalisateurs américains de notre époque, et même un des plus grands de l’histoire du cinéma tout simplement. Il signe avec Tetro une de ses plus belles réussites, un film éblouissant qui revisite le thème de la famille si cher à Coppola et qu’il avait déjà sublimé dans le faste de la trilogie du Parrain. Sauf qu’il l’aborde ici d’une manière totalement différente, sous une certaine forme de dépouillement qui tranche avec l’immensité de ses fresques passées. La forme parlons-en, Coppola opte pour un noir & blanc magnifique, qui rend Buenos Aires anonyme et souligne la moindre part d’ombre des personnage, il s’agit là moins d’un effet de style que d’un choix esthétique nécessaire à ce drame familial. Ajoutons à cela un subtil mélange d’anglais et d’espagnol dans les dialogues, deux des langues les plus élégantes au monde et on tient là un objet filmique au pouvoir de séduction immédiat.

Le Buenos Aires de Tetro nous rappelle celui d’Happy Together, il est le refuge lointain d’âmes en peine, le nouveau départ d’hommes perdus et détruits par leurs sentiments… c’est également, et surtout même, pour le réalisateur qui a passé les vingt dernières années à s’occuper de sa famille avant tout, l’occasion de livrer son film le plus personnel, sans doute depuis Rusty James qui contenait déjà des éléments autobiographiques. Car dans Tetro, Francis Ford Coppola nous parle de lui, de sa personne réelle et de celle fantasmée, avec une humilité qu’on ne lui connaissait pas, à lui ce grand narcissique limite mégalomane pleinement conscient de son talent et de son statut d’icône du cinéma…

Ainsi au centre de Tetro il y a une tragédie familiale, une grande et destructrice, qui se révèle lentement devant les yeux du frère cadet Bennie, surprenant Alden Ehrenreich dans son premier rôle, qui mène son enquête pour reconquérir son frère perdu de vue depuis des années alors qu’il avait promis de revenir le chercher pour s’échapper du joug d’un père tyrannique… chef d’orchestre renommé (tiens tiens, comme Carmine Coppola, père de Francis, qui avait lui aussi demandé à son frère de changer de nom pour une composition afin de ne pas « salir » le leur…). Au fond l’histoire de Tetro rejoint sans hésitation celle du Parrain, il s’agit d’une famille qui explose, de frères qui se déchirent pour le pouvoir ou la gloire, d’une famille puissante qui représente le mal et dont on cherche à s’enfuir sans jamais y parvenir…

Le film est construit sur des oppositions permanentes et des jeux de miroirs, entre les deux frères, entre le réel et la fiction, entre le père et le fils… c’est virtuose, on retrouve enfin le Coppola immense conteur, capable des plus beaux scénarios. Et même si celui-ci tourne autour d’une révélation qu’on peut deviner assez facilement et assez tôt, peu importe, elle est tellement bien emmenée, dramatique et crédible que même si on s’y attendait elle nous prend aux tripes! Mais s’il parle de famille, et il est sans doute le plus grand spécialiste de cette thématique au cinéma (pitié, oubliez Spielberg!), il n’y a pas que ça non plus dans Tetro

Il nous parle d’art au sens très large, de musique, de littérature et de cinéma, par le chef d’orchestre bien entendu mais surtout par Angelo (qui se fait appeler Tetro, « triste » en italien), un artiste sans œuvre terrassé par des souvenirs bien trop lourds à porter, comme la mort de sa mère ou la perte de sa petite amie volée par son père. Mais c’est un érudit, qui éclaire des spectacles mais maîtrise les techniques d’écritures tout en citant les Chaussons Rouges et les Contes d’Hoffman de Michael Powell et Emeric Pressburger, références plus que pointues! Il a écrit son chef d’œuvre en codes et dans un miroir, une biographie dans la biographie… Tetro sent la mise en abîme de son auteur. Le père Coppola est devenu lucide, ou alors il l’était déjà mais le cachait bien… car une bonne fois pour toutes il règle ses comptes avec la critique par le biais d’un personnage tout puissant (magnifique Carmen Maura) et ouvre les yeux sur le succès. « Ne regarde pas la lumière » dit Tetro à son jeune frère qui tente de suivre la même voie que lui, le message ne pouvait être plus clair… et les lumières aveuglantes sont nombreuses.

[box_light]Tragédie à l’ancienne mise en scène avec un classicisme moderne presque déroutant, Tetro marque le retour d’un géant qui déclare son amour à ses deux passions, l’art et sa famille. Il livre un film qui nous attrape d’entrée de jeu pour nous relâcher qu’une fois les lumières rallumées, joue avec les formats d’image et les couleurs, brouille les pistes d’un scénario complexe à plusieurs niveaux de lectures, trouve en Vincent Gallo le talent immense nécessaire pour vivre ce personnage, termine son film dans la grandiloquence de l’opéra… c’est un très grand film qu’il nous a pondu là sous ses allures de petit exercice pour se remettre en selle… Bravo et welcome back Maestro![/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Tetro est un homme sans passé. Il y a dix ans, il a rompu tout lien avec sa famille pour s'exiler en Argentine. A l'aube de ses 18 ans, Bennie, son frère cadet, part le retrouver à Buenos Aires. Entre les deux frères, l'ombre d'un père despotique, illustre chef d'orchestre, continue de planer et de les opposer. Mais, Bennie veut comprendre. A tout prix. Quitte à rouvrir certaines blessures et à faire remonter à la surface des secrets de famille jusqu'ici bien enfouis.