Tête de Turc (Pascal Elbé, 2010)

de le 15/02/2010
 
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Les surprises dans le cinéma français sont tellement rares qu’il convient de les apprécier à leur juste valeur. Quand on pense à Pascal Elbé on pense à l’acteur bien sur, il fait partie de ces visages familiers du cinéma populaire français. Mais il est également scénariste (Mauvaise Foi de Roschdy Zem ou Père et Fils de Michel Boujenah), c’est donc tout naturellement que son évolution l’entraine derrière la caméra. Et la surprise c’est son premier essai, Tête de Turc, un thriller auquel on ne pouvait pas s’attendre sans doute à cause de l’image de l’acteur. D’autant plus que le thriller, ou le polar, sont des genres qui s’ils ont fait les beaux jours de notre industrie du temps de Melville ou Verneuil, sont aujourd’hui quelque peu laissés à l’abandon. Heureusement certains réalisateurs talentueux continuent d’œuvrer dans ce cinéma de genre, comme Marchal, Nicloux, Schonderffer ou Boukhrief, et le font vivre avec passion. À cette liste, et s’il confirme sur son prochain essai (croisons les doigts pour qu’il continue dans la même voie!), il conviendra d’ajouter monsieur Pascal Elbé qui signe ici un mélange de genres d’une finesse qui fait plaisir à voir. Le réalisateur voulait faire un film avant tout social suite à ce fait divers révoltant de 2006 dans lequel la victime Mama Galledou fut brûlée vive dans un bus incendié à Marseille. Et comme il n’y a rien de plus chiant au cinéma qu’un drame social sur les problèmes des banlieues, il choisit de traiter son sujet en utilisant les codes du polar. Le résultat est d’une efficacité redoutable!

Pourtant la technique est à double tranchant, car utiliser le film de genre pour asséner un message peut tout simplement le masquer derrière le spectacle. Ce n’est pas le cas heureusement, et Elbé s’en sort avec les honneurs en livrant un film sous influences qui dénote carrément dans le cinéma français! D’autant plus que ses modèles sont plutôt prestigieux, car pour la construction de son récit il cite volontiers les films choral de Robert Altman ou Alejandro González Iñárritu, le bordel temporel en moins. Pour la mise en scène sèche et nerveuse, en opposition au style presque lyrique d’Olivier Marchal, on pense bien sur à la référence Narc de Joe Carnahan, alors que pour les thèmes brassés ils renvoient clairement au cinéma de James Gray, en particulier dans sa façon d’aborder la famille. Il y a pire comme références! Et au milieu de tout ça on a en plus de nombreuses réflexions « sociales » qui ne polluent en rien le film mais au contraire l’enrichissent. On y parle de communautarisme, de traditions, de rédemption, de responsabilités. On n’est pas vraiment devant un petit film sans prétention, Tête de Turc est ambitieux.

À vrai dire Pascal Elbé réussit à éviter tous les pièges dans lesquels 99% des films français traitant du sujet sensible des banlieues se vautrent. Pas de clichés, pas d’empathie ni de diabolisation, pas d’excuses bidons à des actes de barbarie gratuite. Le film soulève intelligemment des questions sans avoir la prétention d’y répondre, car si c’était le cas ça voudrait dire que la solution à ces problèmes existe, on ne sait que trop bien que ce n’est pas le cas. Elbé fait se télescoper les communautés turques et arméniennes (osé), multiplie les points de vue, nous brosse le portrait d’un jeune prenant conscience de ses actes et livre une vision troublante de cette volonté de sortir du ghetto chez certaines familles. Vraiment c’est bien joué car les messages ne nous sont pas assénés à grands coups de prises de conscience médiocre et de didactisme à deux balles. L’utilisation des figures du polar permet tout ça sans trop de casse, et sans avoir l’impression d’être pris pour un demeuré.

Mais Tête de Turc c’est également une histoire de famille(s), celle de deux frères, l’un flic et l’autre médecin, dans une famille rongée par les secrets, ou celle d’une mère qui sacrifie sa vie personnelle pour que ses enfants deviennent bons, mais c’est aussi celle de toutes ces familles détruites par la prison, que ce soit à cause du père ou d’un fils. Autre thème central, celui de la vengeance, celle par la justice du frère flic, ou la loi du talion du mari qui a perdu sa femme. Suivant un effet papillon, le film s’assombrit de plus en plus jusqu’à un final jusqu’au-boutiste et d’une noirceur effrayante, même si peu surprenante.

Elbé emballe le tout avec une mise en scène nerveuse, comme dans l’urgence avec la caméra à l’épaule. Il nous plonge dès la première scène dans une violence qu’il veut sourde et efficace, aidé pour cela par la photographie magnifique de Jean-François Hensgens (chef op sur Go Fast et B13 Ultimatum) et la composition une fois de plus réussie de Bruno Coulais. La forme est travaillée à l’extrême jusque dans l’ambiance sonore qui suit le point de vue du jeune Bora (qui porte un appareil auditif), le fond regorge de réflexions pertinentes même si on a parfois l’impression qu’il y en a trop, le duo d’acteurs Roschdy Zem/Pascal Elbé fonctionne à merveille avec entre eux un Samir Makhlouf étonnant de sincérité. A ceux-là s’ajoutent de beaux seconds rôles dont Ronit Elkabetz et Simon Abkarian, pour un film qui constitue une énorme surprise, un film intelligent, noir et sans concessions. Bravo.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un geste, et tout bascule. Un adolescent de 14 ans, un médecin urgentiste, un flic en quête de vengeance, une mère qui se bat pour les siens, un homme anéanti par la mort de sa femme voient leurs destins désormais liés. Alors que le médecin passe plusieurs jours entre la vie et la mort, les événements s'enchaînent et tous seront entraînés par l'onde de choc.