Le Petit Lieutenant (Xavier Beauvois, 2005)

de le 07/10/2010
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Alors que le succès des Hommes et des Dieux n’en finit plus d’enfler, de façon même surprenante, petit retour sur ses films précédents. Rares car Xavier Beauvois n’est pas du genre stakhanoviste, mais précieux car extrêmement maîtrisés et portés par un style qu’il est bien le seul à développer dans le cinéma français. Il y a cinq ans sortait donc le Petit Lieutenant, auréolé par la suite d’un César – mérité – de la meilleure actrice pour Nathalie Baye. Un petit bijou d’hyper-réalisme, du cinéma vérité de qualité qui s’éloigne des canons habituels du polar, genre dans lequel il s’inscrit pourtant. Alors qu’un an plus tôt Olivier Marchal redorait le blason du genre avec son opératique et majestueux 36, Quai des orfèvres, Xavier Beauvois emprunte la voie opposée, celle de la sobriété clinique et du réalisme que même l’ancien flic ne pourra jamais atteindre. Porté par un casting incroyable et un scénario en béton armé le Petit Lieutenant s’impose instantanément comme une immense réussite, du genre qu’on se demande vraiment pourquoi Xavier Beauvois se fait aussi rare au cinéma tant ce type a des choses à dire et sait faire du cinéma. Les codes d’un genre ultra balisé, il les tord pour les faire s’inscrire dans son cinéma à lui, et pas l’inverse. C’est la marque d’un très grand réalisateur qui mérite de s’imposer parmi les artistes français majeurs, alors que bizarrement on a tendance à l’oublier.

Devant le Petit Lieutenant, s’il porte la signature de son auteur, on ne peut s’empêcher de penser à un des chefs d’oeuvres de Bertrand Tavernier, L.627, devant lequel il n’a pas à rougir et duquel il se rapproche au niveau de l’épure dans la mise en scène et ce ton « pris sur le vif ». Et si la trame principale est très efficace, un jeune flic dont les rêves de gloire se brisent peu à peu, elle n’est pas le centre du film. En effet, Xavier Beauvois a beau s’intéresser à la police, son sujet principal est la désillusion, peu importe l’environnement finalement. Et pour cela il force le trait sur les dualités. Celle entre les flics bien installés et Antoine tout d’abord. Il avoue à demi mot être entré dans la police à cause des films, ils ont accrochés au mur les posters du Samouraï de Melville ou d’Il était une fois en Amérique de Léone mais ne les regardent plus. Mais surtout entre Antoine et Vaudieu, la « super-flic », il est plein d’espoirs, elle lutte face à de vieux démons qui ne la lâchent pas et l’ont écartée pendant un temps des force de police. Tout les enjeux sont là.

Les fantasmes de super flics sont tout aussi faux que ceux de super gangsters. Le temps des Al Capone et compagnie est plus que révolu et Antoine en fait la dure expérience en grattant des papiers et en amenant des ivrognes en cellule de dégrisement. On s’en doute bien, le Petit Lieutenant va plus loin qu’un simple portrait sociologique d’une nouvelle police et propose en plus une enquête des plus prenantes et touchant jusqu’à la politique franco-russe. Mais c’est bien dans ses personnages criant de vérité qu’éclate le talent de Xavier Beauvois, un talent incroyable pour capter l’émotion et livrer des caractères réalistes et concrets. Quand le drame frappe sans crier gare, froidement, on y croit sans rien remettre en cause. C’est par sa direction d’acteurs et son soucis d’authenticité tout en créant une distance entre l’écran et le spectateur qui le rapproche paradoxalement des personnages que le réalisateur fait mouche. On s’éloigne du documentaire pour entrer dans le vrai cinéma, mais on est immergé dans une réalité tout à fait plausible, c’est très efficace.

Il faut avouer que cette épure choisie par Beauvois fait des miracles en termes de réalisme. Un style brut mais qui reste assez posé, rarement nerveux, grâce auquel le réalisateur peut se permettre de rallonger ses plans parfois jusqu’à l’excès. À ce titre on n’est pas prêts d’oublier ce plan final sur Nathalie Baye tout simplement bouleversant. Mais l’épure ne se traduit pas seulement par l’image. En effet Xavier Beauvois prend le pari toujours risqué de livrer un film sans aucune partition musicale. En résulte une oeuvre dont la musique se crée par les dialogues et l’environnement sonore. Pari gagné, l’impact sur le public est troublant et l’immersion quasi totale. Mais encore une fois, le Petit Lieutenant vaut avant tout pour ses personnages et les liens qui les lient tous entre eux, comme une grande famille en pleine désillusion et qui se brise. Si tous les personnages masculins sont impeccablement interprétés, de Jalil Lespert à Roschdy Zem, tous formidables, c’est Nathalie Baye qui magnétise le tout et emporte le film vers les sommets. Elle livre une interprétation remarquable de cette femme rongée par ses démons du passé et qui voient un rayon de soleil apparaître, aussitôt éclipsé par cette saloperie de destin. Elle y est tout simplement bouleversante de justesse.

[box_light]Froid, âpre, le petit Lieutenant est l’antithèse du magistral 36, quai des Orfèvres sorti un peu plus tôt. L’approche est diamétralement opposée mais encore plus percutante par son ultra réalisme et ses personnages troubles et fragiles. Superbement écrit, réalisé de façon presque clinique à la limite du cinéma vérité et servi par des acteurs au sommet de leur art, le quatrième film de Xavier Beauvois est tout autant un pur polar qu’un film d’auteur. C’est une relecture du genre par un de nos réalisateurs les plus talentueux et le résultat est un petit bijou de drame aussi intense que poignant. Une merveille toute en sobriété.[/box_light]

Double DVD collection 2 Films de… de France Inter

En digipack avec Selon Matthieu

Editions Why Not Productions

Sortie le 6 octobre 2010

Déjà sorti en DVD chez StudioCanal en 2006, le Petit Lieutenant réapparaît aujourd’hui dans la collection 2 films de… dans une édition toutefois légèrement différente.

Niveau image, la copie est identique. On retrouve donc ce traitement assez brut de l’image qui sublime la photographie hyper naturaliste du film. Pas un disque de démo mais ce beau grain cinéma trouve là un bien bel écrin.

Côté son, adieu la piste 5.1. On ne trouve que la piste en simple Dolby Surround. Claire et de qualité, il n’empêche qu’un mixage multicanaux (disponible) apporterait une certaine dose d’immersion. On a simplement droit à une piste de sous-titres anglais pour nos voisins.

Niveau suppléments, plus d’analyse du film ni de commentaire (sous forme de discussion avec des policiers dans l’édition précédente), plus rien du tout en fait, cette nouvelle édition est vierge de tout bonus.


[tab:END]

FICHE FILM
 
Synopsis

A sa sortie de l'école de police, Antoine monte à Paris pour intégrer la 2ème division de police judiciaire. Caroline Vaudieu, de retour dans le service après avoir vaincu son alcoolisme, choisit le petit lieutenant pour son groupe crim'. Plein d'enthousiasme, Antoine fait son apprentissage du métier aux côtés de ses hommes. Vaudieu s'attache rapidement à ce jeune homme, de l'âge qu'aurait eu son fils disparu...