La Vida Loca (Christian Poveda, 2008)

de le 20/02/2010
 
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« Tu ne peux plus faire marche arrière » sont les mots de la fin de ce documentaire du regretté Christian Poveda, qui a sans doute payé de sa vie cette plongée inédite dans l’enfer des gangs du Salvador. Ces mots servent de conclusion mais résument à eux-seuls la vie de ces jeunes dans un pays en pleine auto-destruction. Toute une génération est en train de mourir, dans une guerre sans fin qu’elle s’est créée, celle des gangs, les fameux maras et leurs tatouages impressionnants. Poveda a réussi l’impossible, se faire accepter par les leaders pour vivre leur quotidien pendant un an, les filmant au plus près, dans la violence et la douleur quotidienne. Et si l’ensemble prend encore une toute autre envergure en sachant que le réalisateur a été abattu de quatre balles dans la tête quelques mois après la sortie du film, il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un documentaire rare. Une œuvre intense par son sujet bien entendu, effrayant, mais surtout un documentaire qui prend une forme totalement épurée. Loin de tout sentimentalisme, loin du voyeurisme, sans aucune prise de position ou dramatisation à outrance, la Vida Loca emprunte plus au cinéma qu’au journalisme. Pas d’interviews, pas de voix off, pas la moindre manipulation de l’information, c’est un film âpre et sans concession, une véritable immersion au cœur d’un brasier inexplicable et qui semble infini, une grosse claque.

On peut nous montrer de plus en plus d’images atroces au cinéma, le simple fait de savoir qu’il s’agit de fiction permet de se protéger de toute forme d’horreur, de prendre du recul. La Vida Loca n’est pas du cinéma vérité, ni même du cinéma, c’est la réalité qui nous arrive en pleine gueule, une réalité lointaine qui ne fait pas les gros titres du 20h, qui n’a eu droit qu’à 20 minutes dans Envoyé Spécial à cause de la mort de Christian Poveda, bref une chose qu’on ne soupçonnait presque pas. Et ça fait très mal de voir ces images, car c’est 1h30 qui nous montrent un pays complètement brisé par une violence incroyable, et un pays qui aura sans doute beaucoup de mal à s’en sortir. Ces pandilleros sont des enfants, ils n’ont encore rien vu de la vie mais sont conscients qu’ils peuvent mourir en ouvrant la porte de chez eux. La peur de la mort les a abandonné et ils ont livré leur vie à leur gang, ici les « 18 », un des deux gangs de San Salvador. Leur quotidien? Attendre, trafiquer et tuer, ou se faire tuer…

Comme fil conducteur à un récit qui se veut le plus naturel possible Poveda suit une initiative d’une ONG porté par un ex-pandillero. Il tente du faire fonctionner une boulangerie en faisant travailler légalement certains membres du gang (auquel il appartient toujours, on n’en sort pas) qui souhaitent s’écarter du crime et de l’illégalité. Entre rêves et faux espoirs, désir de rédemption et passé qui nous rattrape tous un jour, son film est empreint d’un sentiment de renoncement total à tous les niveaux de cette société, malgré des tentatives éparses de faire évoluer les choses. Les politiques et la police sont à cours de solution, la répression à outrance étant sans résultat, le dialogue étant tellement maladroit qu’il en devient surréaliste et n’amène donc rien de concret, c’est terrible. L’image que l’on a du Salvador, sans fard, est celle d’un pays en guerre contre lui-même, et Poveda cherche désespérément à trouver des réponses sur le pourquoi d’une telle escalade de violence, comment un pays en pleine reconstruction après une véritable guerre a pu sombrer dans le chaos de cette façon?

De réponse on n’en aura pas, y en a t-il une? Sans doute que non, de solution immédiate non plus. C’est une véritable catastrophe. Et les acteurs en sont les victimes tout en étant sa chair, dans le genre cycle perpétuel on n’a rarement vu pire! Christian Poveda ne prend pas parti, ne cherche pas d’excuse à ses gamins, ne pose jamais sur eux un regard moralisateur ou condescendant. Il nous livre une véritable tranche de vie, nous montre des gosses qui vivent chaque seconde de la façon la plus extrême comme si c’était la dernière, et c’est si souvent la dernière… A se défoncer, à faire des gosses et à jouer à la guerre, même s’ils en ont l’air ils ne seront jamais adultes. On entre dans leur intimité, dans leurs paradis artificiels et dans leur vie hors de la réalité, comme s’ils habitaient sur un champ de bataille. On les voit heureux, l’instant d’après ils sont soit étendus sur le trottoir soit emballés dans un sac à viande. Le montage est sec, chaque coup de feu d’une bande son discrète annonce une nouvelle tuerie à venir, c’est sans fin.

Christian Poveda nous a prouvé avec la Vida Loca qu’il est possible de faire un documentaire sans tomber dans le pathos facile ou le scolaire, qu’il n’est pas nécessaire de sortir les violons pour faire ressentir une émotion, les cris et les larmes de la mère qui a perdu son fils sont bien suffisants. Pas besoin non plus de faire s’exprimer ces personnes face caméra, leurs discussions entre eux en disent bien plus. Il s’agit là d’un document d’une puissance assez rare, qui fait froid dans le dos et qui dans son final ouvre une fenêtre sur le destin des nouvelles recrues du gang, un destin d’une noirceur abyssale, et ça fait mal.

DVD distribué par : BAC Films

Date de sortie DVD : 02/03/2010


A film important, édition DVD importante. BAC Films traite ce documentaire précieux avec tous les égards, dans une édition collector digne de ce nom. Outre les deux disques on trouve un livret d’une trentaine de pages qui contient quelques textes sur Christian Poveda et de nombreuses photos en noir & blanc absolument sublimes.

Concernant l’image et le son du DVD, il s’agit d’un documentaire donc pas vraiment un disque de démo pour votre installation. Néanmoins le travail effectué est sérieux, la copie ne souffre d’aucun défaut et la piste son très claire met bien en valeur l’ambiance oppressante de San Salvador, et monte en puissance lors des rares passages musicaux (du hip-hop latino de Rocca). A noter que les sous-titres sont proposés en français, anglais et espagnol.

En ce qui concerne les suppléments, on est devant une édition vraiment conséquente. Les divers bonus sont répartis sur les deux disques et sont:

Disque 1:

  • Enquête sur l’assassinat: Il s’agit du documentaire d’1/2h diffusé par Envoyé Spécial quelques temps après la mort de Christian Poveda. Un document très intéressant qui nous donne un aperçu des différentes raisons qui ont amené le journaliste à son triste sort et les menaces qui planent sur la tête de tous ceux qui ont participé au film.
  • Rencontre avec Christian Poveda: Une interview d’une vingtaine de minutes du réalisateur par oc-tv.net qui revient sur son rapport avec le Salvador et nous donne des informations passionnantes sur les gangs et leur histoire, on voit à quel point ce film lui a laissé des traces.
  • Liens internet: Simple lien vers le site de l’éditeur
  • Bandes-annonces: Les bandes-annonces de la Vague, Commis d’office et Disgrace.

Disque 2:

  • Revolución o Muerte: Le genre de supplément qui n’a pas de prix, il s’agit du tout premier documentaire réalisé en 1981 par Christian Poveda. D’une durée de 50 minutes il s’intéresse à tous ces guerilleros qui se sont soulevés pendant plus de 10 ans. L’image est malheureusement en mauvais état mais le document est là encore passionnant, sachant que ce sont ces révolutionnaires qui ont plus ou moins amené à la création des gangs.
  • Confrontation entre deux gangs: Un document de 8 minutes de l’émission l’effet papillon de septembre 2009 qui s’intéresse là encore à l’assassinat du réalisateur. Aucune redite par rapport au reportage du premier disque, les journalistes ont pu avoir des interviews grâce à Poveda en mai 2009.
  • Entretien avec Christian Poveda: Une interview d’une vingtaine de minutes dans l’émission Horizontes Latinos dans laquelle il revient en grande partie sur la Vida Loca.
  • La Vida Loca « made in USA »: une dizaine de minutes de portraits et photos de membres des deux gangs, avec quelques entretiens.
  • Rencontre au cœur des Maras: Quelques propos recueillis par Poveda en 2006 de membres de la 18, certaines images sont présentes dans la Vida Loca
  • Clip la Vida Loca: Un montage de photos et d’images du film avec la chanson de Rocca
  • Clip Bang Bang: le clip de la chanson du film par Tres Coronas

FICHE FILM
 
Réalisateur
Date De Sortie
Distributeur
Synopsis

On les appelle les Maras. Construits sur le modèle des gangs de Los Angeles, ces groupes de jeunes sèment la terreur dans toute l'Amérique Centrale. Plongée dans les banlieues de San Salvador dans le quotidien des membres d'une armée invisible. Nouveau fléau mondial qui détruit par la violence aveugle les principes démocratiques et condamne à mort une jeunesse privée de tout espoir d'avenir.