Tarnation (Jonathan Caouette, 2003)

de le 07/05/2011
 
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Bien que cela ne signifie généralement pas grand chose quant à la qualité d’un film, il y a derrière Tarnation la bénédiction de deux producteurs qui sont avant tout des cinéastes stupéfiants : John Cameron Mitchell et Gus Van Sant, deux figures essentielles de la scène indépendante qui n’associent sans doute pas leur nom à n’importe quel projet. Et en effet, Tarnation n’est pas n’importe quel film. Sans équivalent véritable où que ce soit dans le monde en terme d’abandon total d’un artiste qui efface toute pudeur pour se livrer au spectateur, mis à part peut-être Naissance et maternité de Naomi Kawase qui allait jusqu’à montrer crument son propre accouchement. Tarnation est une oeuvre rare, au pouvoir inimaginable pour un film. À première vue il ne s’agirait que d’un documentaire un peu extrême dans sa construction et ultra-égocentrique d’un jeune adulte qui n’a pas d’autre sujet à filmer que lui. En réalité, c’est d’une pudeur incandescente, derrière la mise en scène d’une vie. Tarnation c’est le portrait d’une famille bien réelle en pleine auto-destruction et passée au filtre polarisant du cinéma underground. Un jeu de l’image permanent par un écorché vif cinéphile, un véritable choc qui bouleverse comme peut de films peuvent se targuer de le faire.

Tarnation c’est un kaléidoscope dans lequel Jonathan Caouette se met en scène autant qu’il se livre. D’ailleurs, aborder le sujet de la mise en scène de cinéma devant un tel objet relève d’une sacrée gageure. En effet Jonathan Caouette effectue un travail portant essentiellement sur le montage plus que sur des compositions de cadres ou des mouvements de caméra. Qu’importe tant le résultat semble au final contenir plus de cinéma que nombre de machins qui se disent être des films. Dans Tarnation il y a tout, à commencer par un des scénarios les plus brillants et poignants de l’histoire. Et ce pour une raison des plus simples, c’est l’histoire d’une vie bien réelle, celle de Jonathan et de sa mère Renée LeBlanc. Là on dépasse le cinéma vérité et on dépasse même le cadre du documentaire. Il s’agit de la vie d’un garçon de la naissance de sa mère jusqu’à ses 31 ans à lui, une sorte de tour de force qui commence par des images qu’il a découvert pour les assembler (notamment des photos dans des assemblages psychédéliques) avant de dévoiler le coeur même du film qu’il semble porter en lui depuis l’adolescence.

Car rapidement les images sont celles qu’il a tourné. Était-ce dans le but d’en faire un jour un long métrage? Difficile à dire mais la sincérité qui émane de ce portrait nous foudroie sur place. Et ce pour deux raisons essentielles. Premièrement par le fond auquel on ne peut rester insensible, un récit digne des plus grandes oeuvres cinématographiques sur la folie et sur ses conséquences sociales et familiales destructrices, mais également sur la forme bien sur. Car l’air de rien, l’ami Caouette (première et dernière blague sur son nom, promis)  nous balance en pleine gueule une imagerie complètement digérée issue de la scène underground new-yorkaise qui l’a vite fasciné et dont il s’est senti proche pendant tout son apprentissage cinéphile. C’est de ça qu’il est question également, de cinéma avec un grand C, celui de l’évasion qui dépasse le cadre du divertissement pour devenir une oeuvre d’art à part entière, un objet de fascination et qui, dans le cas de l’artiste à fleur de peau dont il est question ici, peut sauver des vies.

Sans le cinéma, il aurait plongé c’est une évidence, il n’en est pas loin de toute façon. À voir ses films amateurs, frôlant parfois le trash de très près, c’est un homme déchiré qui ouvre son âme dans Tarnation. Un homme dans la mère a passé sa vie à recevoir des traitements par électrochoc, un jeune homme qui a vu cette femme, son seul point de repère, s’effondrer chaque jour un peu plus dans la folie. Paradoxalement, cette femme qui l’a tant fait souffrir le sauvera en quelques sorte, elle et le cinéma qui lui permet de s’évaporer, d’entrer dans une sorte de transe. Ainsi ce garçon en tel manque d’amour, qui affirme très tôt son homosexualité, semble vivre sur un fil et cette oeuvre déchirante qu’est Tarnation ressemble à son salut. Jamais on n’avait vu un film qui ressemble autant à une ultime bouée de sauvetage avant le chaos, bien plus qu’un simple catharsis où il se mettrait face au miroir de ses souvenirs, où il confronterait les générations précédentes, c’est un cri de désespoir qui cache un désir de vivre et un talent phénoménal. Et c’est tout simplement un des films les plus bouleversants jamais réalisés.

[box_light]Au delà d’une image crade qui sent le super 8 et les productions américaines underground, au delà de l’aspect excessivement égocentrique de filmer sa propre vie, il se cache dans Tarnation une oeuvre déchirante, qui ne peut que mettre le spectateur à genoux par la puissance émotionnelle qui s’en dégage, celle de la vie tout simplement. Une vie incroyablement difficile qui s’illustre dans ce kaléidoscope de souvenirs monté par un jeune homme bourré de talent qui crie à la fois son désir de vivre et son amour pour le cinéma. C’est brutal, extrême, d’une sincérité rare, et c’est surtout bouleversant.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Tarnation élabore une nouvelle écriture du documentaire. Ce long métrage est l'autoportrait de Jonathan Caouette, 31 ans, qui dès l'âge de 11 ans, décide de filmer la chronique chaotique de son enfance dans une famille texane. Avec Tarnation, il nous entraîne dans un tourbillon psychédélique à partir d'instantanés, de films d'amateur Super-8, de messages enregistrés sur répondeur, de journaux intimes vidéo, de ses premiers courts métrages et de bribes de la culture pop des années 80, accompagnés de scènes reconstituées, pour tracer le portrait d'une famille américaine éclatée par de multiples crises mais réunie par la force de l'amour.