Tabou (Miguel Gomes, 2012)

de le 05/07/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Festival Paris Cinéma 2012 : en compétition

On se gardera bien de dire si Tabou est le « film de la maturité » pour le portugais Miguel Gomes mais c’est clairement celui de la consécration critique. Un consensus presque effrayant mais qui s’impose pourtant en trente secondes de film. Le temps d’un prologue magnifique qui convoque les fantômes du cinéma documentaire en terre étrangère doublé d’une poésie imparable, avec son explorateur courant vers son destin tragique par passion, le charme opère déjà. Tabou, en rappel autant du lieu de la seconde partie du film que de l’ultime film de F.W. Murnau dont il reprend également la structure bipartite et chapitrée « Paradis – Paradis perdu » mais ironiquement inversée, est autant une œuvre de pur cinéphile cherchant à reproduire l’essence d’un film muet et le romantisme des classiques hollywoodiens qu’un film extrêmement moderne. Ainsi, Miguel Gomes ne récite pas ses classiques, qu’il a clairement assimilés sans devoir les reproduire, mais va développer son propre langage hors du temps. Tabou est ainsi un film troublant car nécessitant une implication totale du spectateur, un éveil de ses souvenirs ainsi qu’une volonté de se laisser aller complètement dans cette invitation au voyage dans la mémoire.

Ce prologue symbolique est-il un film dans le film comme semble le montrer la fin de la séquence ou la première évocation des souvenirs d’Aurora ? Il faudra attendre la seconde partie pour bien en saisir toute la teneur. Par ailleurs Tabou est un film exigent avec le spectateur, dans la mesure ou toute la première partie « Paradis perdu » le fait avancer à l’aveugle. La voix off est déjà présente, la composition des cadres et l’utilisation du noir et blanc impressionnent déjà, mais la rigueur de la mise en scène relativement statique ainsi que le propos difficilement identifiable rendent l’expérience un brin austère. En jonglant entre ces trois personnages féminins peu expressifs, très froids dans leurs relations, de quoi souhaite parler Miguel Gomes ? De la vieillesse ? Du racisme ordinaire ? De la monstruosité ? De la dévotion religieuse ? De tout cela à la fois. Il dresse surtout le portrait de femmes seules qui cherche dans une voisine, une patronne ou une employée un miroir pour projeter leur propre histoire et leur profonde tristesse. A la fois ancré dans un monde bien réel (la manifestation contre l’ONU) mais s’en détachant pour se pencher sur l’intimité de ces femmes d’un âge mûr voire très avancé, Tabou met en lumière et en clair obscur la détérioration de l’être et de l’esprit, l’illustration pathétique d’une vieille dame en fin de vie et dont le quotidien se résume à des phases psychotiques paranoïaques entrecoupées de moments de lucidité et de tendresse. Toutefois, on reste à distance, sans trop savoir vers où le réalisateur veut nous mener, dans l’attente d’un nouveau chapitre qui arrive précisément quand l’ennui semble se profiler dangereusement. Et c’est dans sa deuxième moitié que Tabou prend toute son ampleur. Alors que le cadre se resserre en passant du 35 au 16mm, que la voix off devient le seul guide du récit, que la mise en scène est tout à coup imprégnée de beaucoup de mouvement, on entre de plein pied dans les souvenirs de Madame Aurora. Le mouvement c’est la liberté de cette époque, en apparence bénie pour elle (le paradis, ironique à la vue de tout ce qui suivra), la voix off de son amour de jeunesse devenu un vieil homme taciturne c’est l’artifice nécessaire pour conter des souvenirs dans lesquels les personnages ont perdu la parole, remplaçant les cartons du cinéma muet. Mémoire des images et non des mots, il n’y a aucun doute, Tabou parle du cinéma plus encore que de son héroïne blessée. Mais pas seulement, le film n’est pas un musée hanté par les fantômes du cinéma muet. Et s’il est énormément nostalgique dans sa peinture, il est avant tout nourri d’un amour passionnel.

Cette nostalgie qui imprime chaque plan de Tabou est à remettre évidemment dans le contexte politico-économique du Portugal. Et ce n’est pas de la nostalgie d’un monde colonialiste qu’il est question, il est d’ailleurs largement remis en question et heureusement, mais celle d’un état qui fût grand, riche, et qui représente aujourd’hui l’échec économique dans tout ce qu’il a de plus triste. Et cette passion interdite, triangle amoureux réduit au silence par le dispositif de mise en scène, prend d’autant plus d’ampleur de ce point de vue symbolique. La symbolique par ailleurs en pivot essentiel de la narration de Miguel Gomes, entre le mont Tabou qui pourrait très bien être une île dans il en fait un univers fermé, et dont le nom représente clairement le qualificatif de cette histoire d’amour, ou la présence fantomatique de ce crocodile, bête sauvage transformée en animal de compagnie mais qui ne cesse de s’échapper, comme cet amour interdit. L’exotisme, l’amour, la passion puis le drame, la mécanique narrative de Tabou est imparable et quand il fait se télescoper Eros et Thanatos, quand une vie s’éteint et une autre commence, il scelle un destin profondément tragique, celui des amours interdits en terre étrangère, un lieu et une histoire indomptables qui n’étaient que l’illusion d’un conquérant. Beau à se damner et truffé de fulgurances, faisant résonner encore et encore le Be my baby des Ronettes en portugais, comme des apartés musicaux sous forme de concentré d’émotion brute, Tabou est une expérience envoutante de voyage au bout de la mémoire. De la manipulation sonore à la lecture déchirante de ces lettres d’amour qui deviennent des lettres d’adieu, dans l’éclairage nouveau qu’apporte ce paradis sur cet autre paradis perdu, dans sa peinture cruelle et passionnée d’un amour destructeur et dont la portée va bien au-delà du simple couple à l’écran pour contaminer tout un univers, le film de Miguel Gomes représente autant une déclaration d’amour au cinéma (présent aussi bien dans la multiplication de références explicites ou pas que directement à l’écran, dans une salle) que la représentation idéale d’une passion prohibée. Et c’est magnifique.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une vieille femme au caractère bien trempé, sa femme de ménage capverdienne, une voisine dévouée aux causes humanitaires vivent sur le même palier d'un immeuble de Lisbonne. Quand la vieille femme meurt les deux autres découvrent un épisode d'une partie de sa vie : une histoire d'amour, une scène de meurtre dans une Afrique directement sortie d'un film d'aventure.