Sympathy for Mr. Vengeance (Park Chan-wook, 2002)

de le 30/09/2009
 
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Grâce aux fonds récoltés suite au succès monstrueux obtenu en Corée par Joint Security Area deux ans plus tôt, Park Chan-Wook a enfin les moyens de réaliser un projet qui mûrit depuis de longues années: une analyse clinique des mécanismes de la vengeance, une œuvre qui s’étalera sur trois films, une trilogie de la violence qui ausculte à peu près tous les aspects de la thématique et dont les deux derniers seront la claque (peu importent ses défauts, ça reste une des plus belles expériences au cinéma) Oldboy et le moins bon Lady Vengeance. Avec le recul c’est bien Sympathy for Mr. Vengeance (qu’on va raccourcir à SFMV) qui a l’impact le plus durable, Oldboy privilégiant le choc instantané et la virtuosité gratuite. SFMV c’est autre chose… c’est une expérience qui dérange, qui fait mal physiquement mais qui n’en oublie pas la violence psychologique, un film avec un faux rythme lancinant qui nous foudroie dans des éclairs de violence… ça fait très mal!

Un des nombreux points forts de ce film est qu’il ne privilégie pas un seul niveau de lecture. Il ne faut donc surtout pas y voir une simple histoire de vengeance croisée… En effet, comme c’est souvent le cas en Corée, berceau du capitalisme outrancier, le réalisateur en profite pour nous asséner une critique plutôt virulente du comportement de la société coréenne d’aujourd’hui. Des conditions de travail invivables pour les ouvriers, des licenciements à tour de bras, un système de santé qui ne privilégie que les plus riches… le portrait qui nous en est montré n’est pas vraiment flatteur. La conséquence pour le spectateur est immédiate, on y trouverais presque une excuse valable pour ce qui va se passer par la suite! Park Chan-Wook a fait très fort de ce côté, ses personnages sont tellement bien écrits et leur environnement tellement glauque qu’on s’identifie sans problème!

Comment en vouloir à Ryu, sourd-muet, un peu bête, qui perd son job et qui veut tout faire pour soigner sa sœur mourante dans l’attente d’une greffe de rein?? Il va faire les pires conneries pour sauver la seule famille qui lui reste, du genre contacter des trafiquants d’organes, gangrène d’un pays ou obtenir une greffe dépend de son niveau social… Comment en vouloir à Yeong-mi, sa petite amie? Clairement amoureuse de lui et de ses propres convictions, une révolutionnaire du dimanche terriblement attachante tant c’est une passionnée… Enfin Comment en vouloir à Dong-jin… Il élève seul sa fille, on la lui enlève, elle meurt noyée. N’est-ce pas normal d’avoir une réaction aussi irréfléchie que meurtrière dans ce cas-là? On ne nous dira jamais où sont le mal et le bien dans tous ces cas, on reste complètement désemparé devant ces images car on se met facilement à leur place…

C’est dans cette optique que le film dérange le plus car les motivations de chacun sont compréhensibles, évitant à tout prix toute forme de manichéisme. En gros, on se prend une immense baffe dans la gueule et on ne sait pas quoi en penser. C’est génial même si très douloureux. Assez basiquement le film est scindé en deux parties bien distinctes, la présentation des personnages et de leur survie au quotidien, avec le personnage de Ryu mis en avant puis la vengeance de chacun avec au milieu un double drame. En conteur d’histoire habile, Park Chan-wook pond avec ses scénaristes une trame simple qu’il va déstructurer par une utilisation presque abusive d’ellipses, mais ses choix de mise en scène sont tellement juste que la narration ne souffre à aucun moment d’incompréhension.

Sur la mise en scène justement, c’est assez déstabilisant si on a découvert Park Chan-wook avec Oldboy car on se retrouve à l’exact opposé! Construit presque uniquement en plans fixes, parfois très longs, la force vient plus d’un choix judicieux de cadres et d’un montage en tous points parfait. Si l’ensemble peut paraître à la limite de l’austère, c’est exactement ce qu’il fallait faire, la puissance de ce qui se passe dans le cadre se suffisant à elle-même! Le réalisateur joue avec nos nerfs et nos émotions, passant du rire au véritable choc en une poignée de secondes (je pense en particulier à ce lent travelling où on voit les 4 jeunes se masturber croyant entendre les jouissances d’une femme à travers le mur alors qu’elle hurle de douleur…). Le film est froid, sans concession aucune, joue à merveille sur notre perception de l’image.

Sous les apparences il y a un vrai travail d’artiste. L’émergence de la violence dans le quotidien étant traité de façon très intelligente, alternant des images chocs et du hors champ toujours bien senti. Des scènes inoubliables il y en a à la pelle! Que ce soit le drame central traité sur un ton tragi-comique à cause du handicap de Ryu, sa vengeance personnelle envers les trafiquants d’organes, la scène de torture, celle de la rivière… Une fois le film fini toutes ces images nous restent car les plans très longs nous impriment la rétine. L’impact n’aurait pas été aussi fort avec un montage serré et une caméra qui ne tient pas en place, c’est évident. Le film est froid, viscéral, sans fioriture, et d’autant plus fort.

Pareil pour les acteurs, tous exemplaires. L’habitué Song Kang-ho (Secret Sunshine, JSA, Le Bon, la Brute et le Cinglé) prouve qu’il n’est pas doué que pour des rôles comiques, à aucun moment il ne nous fait esquisser un sourire ici. Il est froid comme la mort. Le trop rare Shin Ha-kyun (Save the Green Planet, JSA) est magnifique dans le personnage difficile de Ryu, sans aucune ligne de dialogue il réussit à lui donner une rare intensité (et bon sang qu’elle est belle cette scène où il hurle de tristesse sans pouvoir produire de son). Enfin c’est toujours un plaisir de retrouver la jolie Bae Du-na (The Host, Barking Dog), toujours excellente et craquante avec son physique et son regard qui laissent penser qu’elle est en permanence sur la lune…

En bref il y a tout dans Sympathy for Mr. Vengeance pour faire un grand film, c’est le cas. Ce fut un énorme choc la première fois, et au fur et à mesure des visions ça l’est toujours. Au premier abord moins virtuose qu’Oldboy, il l’est tout autant, et peut-être même plus tant il ne tombe jamais dans des ficelles faciles. C’est une grosse claque sèche, froide et qui marque pour longtemps. On en ressort triste, ébahi et mal à l’aise…

FICHE FILM
 
Synopsis

Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la soeur est en attente d'une opération chirurgicale. Son patron, Dongjin, est divorcé et père d'une petite fille. Young-Mi, la fiancée de Ryu, est une activiste gauchiste. Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d'opération de sa soeur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dongjin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la soeur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe...