Symbol (Hitoshi Matsumoto, 2009)

de le 23/07/2010
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Artiste complet et insaisissable, Hitoshi Matsumoto est surtout reconnu au Japon pour ses performances comiques au sein du duo Downtown avec Masatoshi Hamada à la télévision. Mais à la manière d’un Takeshi Kitano par exemple, cette façade d’humoriste cache des aspirations bien plus profondes. Écrivain, chanteur, acteur, il est depuis peu réalisateur de longs métrages qui ne dépassent malheureusement pas encore le statut d’objets bizarres de festivals. Son premier film Dai Nippon-jin (retitré Big Man Japan à l’international) avait pas mal fait parlé de lui avec un joli succès d’estime il y a quelques années, et mettait déjà en avant un talent assez fascinant pour aborder des axes de réflexion graves derrière un vernis comique et désabusé. Oeuvre ambitieuse mais sans doute jugée inexploitable, Big Man Japan n’a pas eu les honneurs d’une sortie française, en salles ou dans les bacs DVDs. Et l’année dernière Matsumoto remettait le couvert avec Symbol, présent dans plusieurs festival dont le TIFF 2009. Véritable OFNI (Objet Filmique Non Identifié) mystérieux et presque inaccessible, à l’ambition démesurée, il ne fait aucun doute que ce n’est pas encore cette fois qu’il atteindra le grand public occidental. Dommage car Symbol est une oeuvre d’une richesse incroyable, mais ses parti-pris thématiques et rythmiques ne le destinent pas à tous les publics. Toutefois, quel plaisir immense de voir un artiste prendre autant de risque pour échapper aux conventions!

Une chose est sure cependant, Symbol ne sera pas du goût de tout le monde. En effet car Matsumoto prend un virage à 180° après l’humour pince-sans-rire de son précédent faux documentaire. Cette fois aux gags pipi-caca qui ne peuvent que diviser l’audience entre ceux qui en riront aux éclats et ceux qui n’y verront qu’une démonstration de vulgarité gratuite. Dommage pour la seconde catégorie car cet humour manquant cruellement de subtilité parfois est pourtant irrésistible. Ainsi sous réserve d’être réceptif il y a de quoi se payer quelques fous rires devant le one man show qui constitue les 3/4 de Symbol. Car c’est un des choix du réalisateur qui peut également gêner, la grande majorité du film ne met en scène que Hitoshi Matsumoto seul dans une immense pièce blanche. Enfin, pas tout à fait seul car cette pièce est un peu spéciale. En effet le sol et les murs de cet espace immaculé sont recouverts d’anges incrustés et dont ne dépassent que les petits pénis. Et notre « héros » enfermé va passer le plus clair de son temps à appuyer sur ces pénis pour ouvrir des trappes dont s’échappent des objets et de la nourriture. C’est assez barré on vous l’accorde, mais ce n’est pas tout!

Le mélange entre Old Boy et Cube va prendre une tournure surprenante à partir du moment où une porte synonyme d’issue de secours apparait lors d’un enième pressage génital. Symbol évolue alors vers une sorte de jeu vidéo agrémenté de séquences d’animation complètement barges. Indigestion de sushis sans sauce soja, lecture de mangas avec un tome manquant, apparition d’indigènes et pet d’ange sur le nez, le film part un peu dans tous les sens. Mais Matsumoto va encore plus loin! Il ajoute une intrigue parallèle mettant en scène un catcheur mexicain et une nonne qui jure au volant comme une charretière sans jamais quitter sa clope au bec. Il n’y a aucun rapport entre les deux intrigues qui pourtant vont se rejoindre furtivement lors d’un climax interminable et hypnotique qui cite ouvertement 2001 l’Odyssée de l’Espace dans ses grand thèmes. On adhère ou pas, mais il est clair que Hitoshi Matsumoto fait preuve d’une ambition démesurée, passionnante ou agaçante c’est au choix. Le réalisateur nous travaille à l’usure et seuls les plus ouverts aux expériences inédites iront jusqu’au bout.

Humour bien gras, séquences de pur onirisme, Hitoshi Matsumoto fait preuve d’une versatilité assez hallucinante sur le plan de la mise en scène. Rempli d’effets visuels remarquables, Symbol n’a aucun mal à nous convaincre sur le talent de cet artiste pas comme les autres. Car au delà du grand n’importe quoi ambiant, derrière la portée métaphysique extrêmement difficile d’accès se cache un véritable objet de cinéma. Matsumoto travaille précisément ses cadres, joue sur les angles et avec l’espace afin de donner du corps à ce décor presque complètement nu. Il relève le pari haut la main et livre une oeuvre tout simplement jamais vue, qui cite autant de classiques qu’elle crée une nouvelle mythologie. Et si la plupart des gags font mouche grâce à l’utilisation de l’absurde et de l’humour nonsensique clairement hérité des Monty Pythons, si le mauvais goût est élevé au rang de modèle, la réflexion sur le statut de demi-dieu d’un réalisateur de cinéma (qui modèle la réalité telle qu’il la souhaite) est passionnante.

S’il y a plusieurs têtes au casting, c’est Hitoshi Matsumoto qui s’accapare le cadre à chaque instant. L’acteur livre une performance assez démente avec sa coupe au bol surréaliste, s’agitant dans l’image en permanence, occupant tout le volume immense de cette pièce irréelle. Il en faut du talent pour tenir un film entier à bout de bras de cette façon, et ce petit génie y parvient avec une facilité déconcertante. Et si on ne peut que saluer la qualité de son travail ultra original, il est tout de même presque dommage que le film soit si « autre », car il ne devient accessible qu’à une frange minuscule du public. Dans tous les cas il maitrise à la perfection les mécaniques de l’art cinématographique et de l’humour, c’est épatant.

[box_light]Oeuvre terriblement originale, drôle, onirique, à l’ambition totalement démesurée, n’ayant peur ni de l’absurde ni d’étaler un message métaphysique carrément hors de portée, Symbol mérite son statut de film venu d’ailleurs. Il dépasse facilement la simple symbolique facile et n’a pas peur de flirter avec le très mauvais goût. C’est complètement dingue, parfois incompréhensible, transporté par l’énergie créatrice d’un artiste génial, c’est japonais et c’est déjà essentiel. Mais pas pour tout le monde![/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Un japonais se réveille un beau jour, seul, dans une pièce immaculée de blanc, sans fenêtres, ni portes. Lorsqu'il appuie sur une protubérance en forme de pénis fixée sur au mur, une brosse à dents rose apparaît comme sortie de nulle part et enclenche une série d'événements vraiment étranges...