Survivre (Baltasar Kormákur, 2012)

de le 21/04/2013
 
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Festival De Cinéma Européen des Arcs 2012 : en compétition.

Avec 8 films en 12 ans, Baltasar Kormákur est très certainement le réalisateur islandais le plus prolifique. Jonglant entre Hollywood et son pays natal, il livre avec Survivre un petit film étonnant, variation autour du motif classique du survival pour dresser le portrait d’un héros pas ordinaire. Entre célébration de l’instinct de survie et tentatives vaines d’expliquer un miracle par la religion ou la science, Survivre étonne par la qualité du film compte-tenu d’un budget extrêmement serré mais s’égare lors d’un dernier acte beaucoup trop convenu et perdant le côté sauvage de tout ce qui précédait.

Après le plutôt réussi Contrebande, sa seconde réalisation hollywoodienne après A Little Trip to Heaven, l’islandais Baltasar Kormákur revient déjà sur ses terres sauvages avec un film modeste (2 millions d’euros, soit 20 fois moins que Contrebande) pour aborder un fait réel plutôt étonnant mettant en scène le survivant miraculé d’un bateau de pêche devenu cobaye et sujet de discorde entre science et religion. Survivre démarre sur des bases extrêmement solides, pas si éloigné du Territoire de loups au niveau du contexte d’isolement, monte encore en puissance sans vouloir s’arrêter, puis explose en plein vol en faisant fausse route et en oubliant les raisons qui faisaient qu’il fonctionnait si bien. Là où Baltasar Kormákur excelle, c’est dans le cinéma instinctif ou dans l’humour noir, mais lorsqu’il cherche à étayer un propos terre-à-terre, abandonnant la symbolique de l’homme face à la nature, il s’égare et assassine presque son film. Dommage car pendant un peu plus d’une heure, on atteint des sommets en terme de traitement du survival avec des séquences d’une puissance assez incroyable, douloureuses et tendues à souhait.

Survivre 1

Avec sa photographie très sombre, signée Bergsteinn Björgúlfsson, créant une ambiance aux frontières du fantastique, sa mise en scène très chahutée et un sens du cadre affuté, Survivre s’impose immédiatement comme une œuvre singulière et fait presque oublier son postulat, toujours délicat, du récit « tiré d’une histoire vraie » qui ne reviendra hanter le film que lors de ses images d’archive accompagnant le générique de fin. Passée une rapide exposition pour établir qui est qui, construisant déjà quelques petites tensions et illustrant le combat de ses hommes contre une activité à haut risque et finalement solitaire malgré le fait d’appartenir à un équipage, qu’il s’agisse d’une famille au fonctionnement perturbé ou d’un sérieux penchant pour la bouteille. De quoi établir de bonnes bases pour un huis clos maritime qui va rapidement vaciller. Un chalut qui accroche un rocher, un bateau vétuste qui fait naufrage, et les espaces établis dans les intérieurs du bateau son balayés pour laisser la place à l’océan, froid et implacable. Le premier revirement du film est donc d’effacer l’ensemble des personnages secondaires, tous très construits et plutôt habilement, pour n’en garder qu’un et le poser face aux éléments. Survivre va ainsi encore plus loin qu’Open Water en isolant un seul personnage et en lui faisant vivre le plus atroce des drames face auquel il est bien impuissant. Le film devient ainsi un véritable survival maritime, une lutte pour se maintenir en vie, avec toutes les conséquences mentales et physique que cela implique. Une mouette devient ainsi un ami fidèle, voire une représentation divine, un bateau qui passe au loin un mince espoir, et l’esprit finit par s’égarer jusqu’à briser le plus fort des hommes. Baltasar Kormákur construit les deux premiers tiers de son film sur la logique d’un chemin de croix à la fois très élégant et organique, usant de tous les outils à sa disposition pour isoler un maximum son héros, qu’il s’agisse de plans très serrés sur son visage, d’autres beaucoup plus larges pour recréer un véritable désert aquatique, ou encore ses plans sous-marins qui gardent le même impact terrifiant malgré les presque quarante ans des Dents de la mer. Le personnage de Gulli, entre morts symboliques et renaissances qui le sont tout autant, avec en appui quelques séquences bluffantes de réalisme, perd son humanité pour devenir une idée de la survie presque abstraite, par la lacération des chairs et l’abandon progressif de la raison au profit de l’instinct animal.

Survivre 2

Intelligemment, Baltasar Kormákur use de quelques artifices à priori attendus mais qui permettent de construire un propos bien plus vaste. Ainsi, il ponctue son récit de flashbacks en 8mm sur l’enfance du héros qui s’était déjà retrouvé face à une nature déchaînée lors de l’irruption d’un volcan sur la petite île. Le réalisateur cherche évidemment par là à pousser le statut détaché du réel de ce personnage dont la vie semble se résumer à un long jeu avec la mort. Et Survivre est passionnant, par son côté sauvage extrêmement bien traité, réussissant même à mettre le spectateur sous pression simplement par une mise en scène organique qui tape toujours juste. Malheureusement, le dernier acte qui représente une sorte de renaissance ultime, avec des mouvements de caméra apaisés et une photographie qui reprend des couleurs, perd énormément de l’intérêt en posant le héros face à l’incompréhension de ses pairs. Le dialogue entamé avec la mort, littéralement, disparait pour un retour sur la terre ferme et une approche bien moins évoluée des rapports entre la religion, pour laquelle le mot « miracle » suffit à tout expliquer, et la science qui doit multiplier les expériences pour tenter de rationaliser l’impossible. Le film reste un joli modèle de montage et ne perd jamais sa haute tenue technique mais dilue ses tours de force au profit d’un rapport bien plus convenu aux exploits humains. Reste que la performance assez incroyable d’Ólafur Darri Ólafsson jouant sur la brèche et le vrai regard de metteur en scène de Baltasar Kormákur qui retranscrit l’impact de l’expérience sur son personnage simplement par l’image, la sobriété du traitement sonore et les deux premiers tiers franchement impressionnants confirment que le réalisateur islandais nous réserve encore quelques belles surprises.

FICHE FILM
 
Synopsis

Tiré d’une histoire vraie. Hiver 1984, un chalutier sombre au large des cotes islandaises. Les membres de l’équipage périssent tous en quelques minutes. Tous sauf un. Dans l'eau glaciale, cette force de la nature parvient, au terme d'une nage héroïque de plus de 6 heures, à regagner la terre. Face à l’incrédulité générale devant son impensable exploit, la vie de cet homme d'apparence ordinaire est alors bouleversée…