Surveillance (Jennifer Chambers Lynch, 2008)

de le 19/07/2009
 
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15 ans, c’est le temps qu’il a fallu à la fille de David Lynch pour revenir à la réalisation d’un long métrage… Difficile quand on est la fille d’un génie de faire sa place, et son premier film Boxing Helena, objet étrange, controversé et terriblement imparfait, s’est fait démonter à sa sortie par l’ensemble de la critique et du public. La déception fut si grande qu’elle se retira complètement de la scène publique mais grâce à Surveillance, elle signe un retour fracassant au tout premier plan, avec un film intelligent, malsain et superbement construit qui vient définitivement l’asseoir comme une vraie réalisatrice, avec une vraie vision, et non pas comme « la fille de ». Sur une trame finalement toute simple, elle va construire un récit éclaté basé sur divers points de vue, témoignages et mensonges pour une enquête policière pas ordinaire et pleine de surprises! Un véritable tour de force à tous les niveaux, chapeau bas!

Un meurtre atroce proche du carnage, trois témoins, trois versions… voilà le point de départ de Surveillance. La suite? Une série d’interrogatoires montés de façon très habile, à coups de témoignages mensongers, de propos et d’images qui ne collent pas au point d’embrouiller complètement le spectateur (en particulier si on n’a rien lu sur ce film il y a de quoi être vraiment surpris). Dans le genre, on pense à Basic ou JSA mais c’est suffisamment original pour s’éloigner de toute référence. Comme un pied de nez (enfin là ça serait plutôt un gros « fuck ») à la face de ses détracteurs elle ouvre son film dans un style typiquement « Lynch » père, une petite ville, des flics, une ambiance (très, trop?) mystérieuse… Qui a dit Twin Peaks? Sauf qu’ensuite elle change complètement de direction pour s’aventurer dans du cinéma presque bis, un cinéma étrange et très masculin qui tord le cou aux conventions.

En s’appuyant sur des effets qui n’ont rien d’original mais qui fonctionnent comme dans tout bon thriller, elle réussit à créer une ambiance de malaise constant en alternant les scènes très posées, au rythme lancinant pour tout ce qui se passe dans le commissariat, avec des personnages qui semblent tous ne pas être ce qu’ils prétendent et les nombreux flash backs aux couleurs pétantes et surexposés qui sont drôles, cyniques, malsains, et qui tombent parfois dans une violence aussi extrême que soudaine (l’accident est mémorable et plutôt graphique). Avec ces changements de points de vue et de rythme, Lynch a tout compris à comment garder le spectateur en éveil, on se sent véritablement happé par le récit et même si on se doute très tôt qu’il va y avoir un twist, il y a plusieurs possibilités et simplement le fait de vouloir connaître la conclusion à tout ça nous tient en haleine.

Lynch évite intelligemment le piège de la mise en scène « fashion » qui plombait Boxing Helena, on a à peine quelques ralentis, tout le reste est très bien senti dans un scope absolument magnifique. Le casting de Surveillance est excellent, on retrouve en tête Bill Pullman presque aussi dérangeant que dans Lost Highway et Julia Ormond déjà excellente dans Inland Empire, le choix de deux acteurs choisis par son père n’est bien sur pas anodin… comme pour donner raison aux critiques. Tous deux sont géniaux, et Bill Pullman est carrément impressionnant (comprendront ceux qui l’ont vu), à leurs côtés les seconds rôles assurent, dont Michael Ironside qu’on est toujours heureux de retrouver, le couple de junkies pathétiques est aussi parfait, tout comme les deux flics pourris ou la petite Stephanie…

On pourrait presque y voir une charge envers les forces de l’ordre de ces petites villes, des types stupides qui héritent d’un pouvoir bien trop important pour eux… mais ce serait sans doute extrapoler car finalement Surveillance est un film très premier degré. Roublard, manipulateur, c’est à la fois vexant et jouissif de se faire avoir comme ça par un scénario intelligent!

Avec une thématique principale qui rejoint complètement celle de David Lynch, à savoir que derrière des apparences faussement sages se cache toujours le mal, Jennifer Lynch signe un film avec des défauts (ça aurait pu être plus extrême dans la violence, mais c’est déjà un niveau inédit pour une femme sur ce point) mais très excitant, malsain à souhait jusqu’à une dernière partie qui ne laisse aucun place à la morale (et ça c’est très bon!) et qui bénéficie d’un dernier plan absolument magnifique et plein de sens: comment ne pas voir dans la petite Stéphanie, témoin de l’envers du décor, une incarnation de la réalisatrice… Bref, très bon petit film sans grande prétention, intelligent, et qui rassure sur les capacités de la fille Lynch à faire des vrais films, on attend donc Hisss! avec impatience…

FICHE FILM
 
Synopsis

Deux agents du FBI arrivent dans une petite ville perdue pour enquêter sur une série de meurtres. Ils retrouvent sur place trois témoins : un policier à la gâchette facile, une junkie complètement déconnectée et une petite fille de huit ans encore sous le choc. Au cours des interrogatoires, les agents découvrent rapidement que les témoins donnent chacun une version différente des faits, dissimulant manifestement une partie de la vérité.