Sur mes lèvres (Jacques Audiard, 2001)

de le 18/08/2011
 
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Avec seulement 5 longs métrages réalisés à ce jour, Jacques Audiard, fils du regretté Michel Audiard, scénariste émérite (Le Professionnel, Poussière d’ange ou encore Mortelle randonnée), s’est forgé une image impressionnante. Entre cinéma d’auteur et cinéma de genre, il a su créer un style propre, principe nécessaire pour un artiste et après laquelle courent tous les autres qui n’ont pas compris que pour réussir il faut sortir des sentiers battus. Avec Sur mes lèvres, qu’il a écrit avec Tonino Benacquista (auteur des Morsures de l’aube notamment), Jacques Audiard s’intéresse pour la première fois à un personnage féminin, certes au sein d’un couple de cinéma mais cela reste une évolution conséquente. C’est pour lui l’occasion d’apporter encore plus de sensualité dans sa mise en scène. Audiard a compris quelque chose d’essentiel, à savoir que le cinéma est un tout dont aucun élément ne doit être négligé, il prend ainsi le contrepied des auteurs peu adeptes de la narration par l’image et enfonce encore un peu plus le clou de sa différence en faisant de son personnage central une malentendante. Comme une invitation, le titre du film lui rend justice, dans Sur mes lèvres l’essentiel se passera hors des dialogues, dans leur absence, et le troisième opus de Jacques Audiard de briller en s’affranchissant ainsi de tout ce qui lui avait donné un nom dans l’industrie. Un petit joyau rare, un film d’esthète, un film d’acteurs, un film à la fois populaire et exigeant, du vrai cinéma en somme.

Construit en deux temps, Sur mes lèvres est à la fois un faux drame auteuriste et un faux polar, même s’il possède les attributs des deux. Dans sa première partie, Jacques Audiard va s’efforcer de construire, assez brillamment il faut le dire, un univers et des personnages. Forcément casse-gueule car il s’intéresse à deux loosers, un ex-taulard et une employée introvertie, faible et mal baisée. Il construit pourtant les fondations d’une réflexion sur le handicap, qu’il soit physique ou social, l’emmenant vers une sorte d’équilibre entre tare et véritable atout. Il ne fait aucun doute qu’on se trouve là face à l’oeuvre de scénaristes orfèvres à la fois très surs d’eux et maîtrisant complètement la construction d’un récit dramatique. De ce portrait social dans lequel la romance refuse en permanence de s’implanter, dans lequel le sexe n’est présent que comme élément négatif, violent ou sujet à la frustration physique, où il n’est question que de corps impatients et de désir de vivre, va naître le coeur du film qui se dévoile dans la seconde partie. Sans crier gare Sur mes lèvres bascule dans le polar pour embrasser une écriture par essence plus symbolique et caricaturale, et pousser ainsi bien plus loin les réflexions introduites en amont. L’univers de la nuit et les petits gangsters prennent le pas sur le monde de l’entreprise, les frustrations se font de plus en plus intenses, les affrontements physiques plus violents, la tragédie attendue et à la mécanique parfaitement huilée se met en place à la perfection. Sur mes lèvres représente en quelque sorte un aboutissement pour Jacques Audiard qui affirme ici une maîtrise absolue et ne laisse entrevoir que très peu de failles. Son cinéma s’aseptise légèrement mais ce qu’il perd en énergie pure il le gagne en ampleur dramatique et en grand cinéma. Et s’il rate légèrement son final, sans doute trop jusqu’au-boutiste, voire poussé vers une forme trop intellectualisée du propos, le dernier acte se voit doté d’une puissance phénoménale. Sur mes lèvres est une oeuvre noire qui ose la violence à l’écran, qui ose le pessimisme et s’avère presque punk dans son propos. Tous, même le plus doux des personnages, sont capables de se montrer monstrueux, et peu importent les raisons. Plutôt que de s’apitoyer sur des handicaps, Jacques Audiard les transforme en moteurs de destruction, l’amour étant le plus efficace du lot.

On l’a vu, le scénario de Sur mes lèvres, à la fois simple et dense, suffirait déjà à faire un bon film. Mais voilà, il convient d’y ajouter un couple d’acteurs incroyables, Vincent Cassel et Emmanuelle Devos crevant littéralement l’écran à chaque scène, chaque petite réplique, chaque regard. La relation bizarre qui les unit prend littéralement corps jusqu’à tout capter par son intensité. Un désir qui les illumine, une haine misanthrope, un refus progressif vers l’absolu des règles sociales, ils donnent vie à tout cela, bien aidés par des seconds rôles incroyables de profondeur, et ce même si leur temps à l’écran est réduit. Mais soyons honnêtes, que donnerait tout ça entre des mains peu habiles? Derrière la caméra, Jacques Audiard construit, emballe, sublime le tout. Un sens de la mise en scène et du découpage peu commun par ici, un travail fondamental sur la lumière, et déjà ses effets de transition avec la main sur l’objectif qui font de la caméra un oeil voyeuriste ou témoin, présent en tout cas. Le maitre est à bord et cela se ressent, Audiard a atteint avec Sur mes lèvres un niveau supérieur dans l’exercice de son art, et s’il n’est pas parfait, s’il peut souffrir parfois d’artifices un peu vain, son troisième film est déjà magistral.

Sur mes lèvres est ressorti le 6 juillet 2100%11 dans la collection « 2 films de » éditée par France Inter et Why Not Productions, dénué de tout supplément mais accompagné de Regarde les hommes tomber, le premier film de Jacques Audiard.

FICHE FILM
 
Synopsis

Carla Bhem, une jeune femme de 35 ans au physique plutôt moyen et qui porte des prothèses auditives, est secrétaire à la Sédim, une agence immobilière, mais elle est payée une misère et souffre d'un manque de considération de la part de ses employeurs. Son existence triste et solitaire va prendre une tournure différente avec l'arrivée dans la société de Paul Angéli, une nouvelle recrue de 25 ans, plutôt beau gosse, mais qui n'a aucune compétence dans la promotion immobilière. Celui-ci cherche à se réinsérer après avoir fait de la prison. Une histoire d'amour improbable, doublée de manipulation réciproque, va naître entre ces deux marginaux.