Sukiyaki Western Django (Takashi Miike, 2007)

de le 15/09/2007
 
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Takashi Miike, génie pour les uns, arnaque pour les autres, s’est définitivement installé au Festival de Cannes. Après l’exercice Hara-Kiri l’année dernière, il présentera cette année The Legend of Love and Sincerity, adaptation de manga qui ressemble de loin à une sorte de Crows Zero en version comédie musicale. La bonne nouvelle est que le festival s’encanaille avec le réalisateur nippon jusqu’à présenter ses films les moins sérieux, ce qui donne un regain d’exposition et permettra à ses films de sortir de plus en plus au cinéma. Ce qui est de bonne augure pour le film qu’il tourne en ce moment, Lesson of the Evil, et son professeur psychopathe qui assassine ses élèves. Takashi Miike et Cannes, c’est l’occasion rêvée de revenir sur Sukiyaki Western Django, dans lequel le japonais fou met en scène un des enfants chéris du festival qui lui manquera cette année, Quentin Tarantino. La beauté de l’œuvre de Takashi Miike réside, en partie au moins, dans sa volonté de revisiter des figures classiques du cinéma japonais et/ou international, une idée qu’il partage avec Tsui Hark pour un traitement et un résultat radicalement différent. Avec Sukiyaki Western Django, il fait d’une pierre deux coups et paye son hommage au western italien en même temps qu’à Akira Kurosawa.

Du mythique Django de Sergio Corbucci il ne reste que des éléments épars, inclus au récit ou de l’ordre du clin d’œil dans un coin du cadre, Takashi Miike préférant s’en éloigner pour construire son propre univers tout aussi empreint du Garde du corps de Kurosawa. On se trouve face à une approche assez pulp et nourrie d’influences comme peut le faire Quentin Tarantino. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce dernier a répondu présent pour jouer un petit rôle dans le prologue en carton pâte façon Les Larmes du tigre noir, avec décor peint et couleurs criardes, en plus du fait qu’il soit un grand admirateur de Takashi Miike, et d’Audition en particulier. Et d’un postulat de départ tout en simplicité, et qui lie les codes d’exposition du western et du chambara, avec un homme mystérieux qui arrive dans un village où deux clans s’affrontent, il tisse un récit de plus en plus fou et sur ce rythme qu’il connait si bien : très (trop) longue mise en place jusqu’au feu d’artifice final. La stratégie de Miike pour ses films les plus mémorables est toujours la même, comme s’il s’amusait à endormir le spectateur avant de lui balancer un seau d’eau froide au visage pour le réveiller brutalement dans le bruit et la fureur. Et ça fonctionne toujours, même si Sukiyaki Western Django souffre de quelques soucis franchement agaçants. À commencer par son scénario justement, qui à force d’ellipses pas toujours judicieuses finit par perdre le spectateur dans un joyeux bordel où les motivations des uns et des autres deviennent difficiles à cerner. Autre soucis majeur, le choix de la langue. Takashi Miike a voulu ouvrir son western à l’international et a donc décidé de le tourner en anglais. Un choix tout à fait louable sauf que le résultat est globalement incompréhensible en plus que de pousser les acteurs dans des performances expurgées de tout naturel. Cela trouve un écho dans le traitement général du film, jamais premier degré, mais s’avère assez désagréable à l’écoute. Une fois passées ces réticences majeures Sukiyaki Western Django est un film assez surprenant qui marquait une nouvelle norme esthétique chez le réalisateur, entre une classe toute japonaise déjà présente chez lui par le passé et un ton très comic-book qui allait exploser. Il ne faut pas oublier qu’il réalisait la même année un certain Crows Zero et que les deux films partagent cette esthétique de manga live qui s’exprime dans l’outrance graphique et le surréalisme des actions ou des gags visuels. Toujours inspiré quand il s’agit d’évoluer dans l’extrême, et pas nécessairement le gore ou la violence, Takashi Miike s’en donne à cœur joie pour livrer sa propre interprétation, forcément schizophrène, d’un genre typiquement occidental.

Et une fois sa mise en place, parfois laborieuse, terminée, Sukiyaki Western Django est un petit bonheur de fan. Il convient en effet d’apprécier et les westerns et les mangas, pour trouver son plaisir dans ce mélange totalement improbable sur la papier. Mais ça fonctionne plutôt bien. L’humour cartoonesque (un plan à travers le corps d’un homme) ou simplement burlesque (les délires schizophrènes du shérif) équilibre parfaitement le déchainement de violence du final. De la violence grand-guignolesque certes, mais qui transforme le film en un spectacle de sang et de poudre total, faisant la part belle aux gunfights finement captés et chorégraphiés, ainsi qu »à une iconisation extrême des personnages les plus charismatiques. Takashi Miike est tout à fait conscient des motifs qu’il détourne et de leur statut de légende, et il sait parfaitement les glorifier à sa façon, folle. Et au milieu des réjouissances, entre flashbacks interminables aux couleurs agressives et affrontements improbables, il développe une idée géniale. Il éclipse son héros au profit d’un personnage légendaire… féminin. Pour un réalisateur parfois taxé de misogyne qui s’attaque à un genre profondément misogyne, puiser à ce point le salut de son film dans une figure héroïque féminine tient même de l’acte militant, en plus de provoquer ce plaisir bien trop rares de voir des femmes fortes prendre les armes. C’est dans ces variations fascinantes, dans ce patchwork fondamental qui brasse plusieurs décennies de culture populaire (jusqu’à Shakespeare), dans ses outrances graphiques et thématiques, dans son regard profondément humaniste et son sens aujourd’hui affirmé de la mise en scène, Takashi Miike accouche d’un drôle de film particulièrement réjouissant car s’adressant directement à un public jouisseur. Plus posé mais toujours aussi fou, Sukiyaki Western Django symbolise plutôt bien qui est le nouveau Takashi Miike, à savoir l’évolution logique du réalisateur capable de tous les excès qu’il reste encore quelque part, pas toujours capable du film parfait mais qui possède un regard de plus en plus attachant et un cinéma de plus en plus haut de gamme.

FICHE FILM
 
Synopsis

Deux clans s’affrontent, les Genjis, le clan blanc dirigé par Yoshitsune et les Heike, le clan rouge de Kiyomori, pour la possession d’un trésor caché dans un village de montagne isolé.
Un jour, un tueur solitaire et habile débarque dans la ville…