Suicide Club (Sion Sono, 2001)

de le 08/05/2011
 
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Après 8 films que l’on peut considérer comme invisibles pour tout occidental ne parlant pas couramment le japonais, cet extraordinaire artiste qu’est Sion Sono, poète, écrivain et cinéaste (et bien d’autres choses encore), balançait à la face du monde cette bombe atomique qu’est Suicide Club. Un film tellement dingue, au premier comme au millième degré, qu’il a immédiatement propulsé le réalisateur au statut d’icône tout en le coinçant dans une sorte de bulle étrange dont les distributeurs ne souhaitent plus le sortir. Suicide Club est de ces films cultes pour les mauvaises raisons, chose assez courante depuis les débuts du cinéma pour les films chocs incompris. Et Sion Sonofait partie du quatuor de génie en activité au Japon (avec Kiyoshi Kurosawa, Takashi Miike et Shinya Tsukamoto) mais qui malgré sa présence remarquée dans différents grands festivals – sa prochaine bombe Guilty of Romance sera à la Quinzaine des réalisateurs cette année – ne bénéficie d’aucune exposition en France, ses films ne sortant ni dans les salles ni en DVD. À la vision de Suicide Club, son film le plus médiatisé, il apparait pourtant comme évident qu’on se trouve face à un artiste majeur capable de tous les excès mais qui ne fait jamais rien gratuitement. Le cinéma de Sion Sono a ceci de pervers et de fascinant, à la manière de celui de Paul Verhoeven (qu’il admire d’ailleurs) ou des plus grands réalisateurs de « films de genre », il donne au public le spectacle violent, gore et malsain qu’il attendait tout en faisant passer en sous-main un message bien plus subversif et encore plus puissant.

Suicide Club c’est déjà une scène d’introduction parmi les plus hallucinantes jamais vues. En montage alterné et dans un mélange d’images filmées en guerilla shooting et de plans plus posés, on assiste au suicide collectif de 54 étudiantes japonaises se jetant devant un train à son entrée en gare. Une séquence proprement incroyable par le détachement dont fait preuve le réalisateur, par les torrents d’hémoglobine déversés à l’écran et par la musique totalement décalée. On se dit alors qu’entre le titre sans équivoque et cette entrée en matière, on tient un film abordant de front et par l’excès le thème, bien réel, du suicide chez les jeunes japonais. Mais en fait, pas du tout. Sion Sono n’aime rien autant que de contrer les attentes du spectateur et pervertir le message initial. Et Suicide Club ne nous entraîner dans une séquence en référence immédiate à Ring et donc à toute la vague de films de fantômes japonais. Nouvelle piste, aussitôt désamorcée par l’arrivée à l’écran des forces de police qui semblent tout à coup tirer le film vers le thriller sur fond de secte supposée poussant les jeunes au suicide. Mais là encore, tout n’est qu’apparence, et l’enquête Sion Sono n’en a semble-t-il pas grand chose à faire. Puis on croit comprendre où l’artiste veut en venir, il cherche la rupture de ton permanente, le mélange des genres en forme d’absolu, comme le fera plus tard et dans un style différent Pascal Laugier sur Martyrs.

En bon cinéaste de l’excès – ses films suivants pousseront le vice jusqu’à atteindre des durées folles, 4h pour Love Exposure – Sion Sono pousse le concept jusque dans ses derniers retranchements sans avoir peur de perdre son public en route. Le risque est pourtant bien là, car à trop virer de bord il arrive de chavirer, et à l’arrivée seuls restent les plus courageux. Mais la récompense est au niveau de « l’effort » (pas si énorme non plus, on est devant du grand cinéma subversif) quand arrive le final aussi abrupt qu’ouvert. Suicide Club est de ces films dont le propos n’apparaît pas en surbrillance à l’écran pendant la projection, il convient de s’y replonger et de recomposer un gigantesque puzzle en forme de jeu de fausses pistes. Le suicide? Définitivement accessoire. Par contre, il est clair qu’il s’agit d’un film à forte connotation sociale que l’auteur lui-même considère comme un zapping d’1h40. Et c’est tout à fait ça. Que ce soit le groupe de J-pop Dessert et les membres du Suicide Club traités en mode lynchien, avec des apparitions brèves et inexpliquées, des images presque subliminales de fantômes, un passage chanté tout droit venu du Rocky Horror Picture Show ou des scènes à la tension intenable pendant lesquelles rien ne se passe, tout n’est que prétexte pour saisir un instantané de la jeunesse japonaise et de ses maux. Alors oui, en apparence Sion Sono traite cela avec la finesse d’un lutteur russe qui monterait la maquette d’un vieux gréement, mais chez ce réalisateur il convient de dépasser les apparences pour saisir sa réflexion.

Comme il le fera encore plus tard, derrière les images glauques, derrière le gore, derrière l’humour burlesque, il se cache un cri d’alarme. Il est sans doute moins pessimiste que son confrère Kurosawa, mais le portrait de cette génération aliénée à la musique de grande consommation, à l’internet et déjà gangrenée par le culte de l’apparence (une constante chez Sono) n’est pas reluisant. Et si on pourra lui reprocher une direction d’acteurs parfois très approximative, une narration parfois chaotique et peu maîtrisée, Suicide Club est de ces films qui comptent car derrière les apparences se cache une merveille qui nous en apprend bien plus, et nous pousse bien plus à la réflexion, que tous ces pseudo-films sociaux sans intérêt. Chez Sion Sono, le message passe par l’outrance, par le sang, par des centaines de morts. Suicide Club c’est du grand cinéma d’auteur, extrême, brutal et aux innombrables niveaux de lecture, quelque part assez proche d’un autre coup de poing : Battle Royale.

[box_light]Suicide Club. Un titre plus que prometteur pour un résultat à des années lumières de cette promesse. Sion Sono fait son entrée dans le cinéma légèrement plus ‘mainstream’ mais impose sa vision extrême d’artiste controversé. Des séquences complètement folles, un patchwork de visions engagées du Japon, un ensemble inclassable qui pousse le portrait social et la réflexion très loin. En sublime poète des mots et de l’image, le maître Sion Sono livrait sa première vision exportable de ce que doit être le cinéma subversif. Brillant et fondateur.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

54 lycéennes se jettent simultanément sous une rame du métro, considéré comme un "fait divers", il s'agit en réalité d'une vague de suicides qui se répandre à vive allure dans tout le pays. Kuroda, un détective est chargé de l'enquête...