Submarino (Thomas Vinterberg, 2010)

de le 05/08/2010
 
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Le Danemark, à l’instar de la plupart des pays du Nord de l’Europe, est une terre de cinéma assez fascinante. De Carl Theodor Dreyer à Lars von Trier en passant par Nicolas Winding Refn ou Susanne Bier, nombre d’artistes majeurs du 7ème art y sont apparus et présentent tous un trait commun, une volonté de bousculer les conventions et de proposer de vraies propositions de cinéma nouvelles, au risque de diviser profondément les audiences. C’est le cas de Thomas Vinterberg, co-fondateur avec le réalisateur d’Antichrist du fameux Dogme95 ((

« Vœu de chasteté

Je jure de me soumettre aux règles qui suivent telles qu’édictées et approuvées par Dogme 95

1. Le tournage doit être fait sur place. Les accessoires et décors ne doivent pas être amenés (si on a besoin d’un accessoire particulier pour l’histoire, choisir un endroit où cet accessoire est présent).

2. Le son ne doit jamais être réalisé à part des images, et inversement (aucune musique ne doit être utilisée à moins qu’elle ne soit jouée pendant que la scène est filmée).

3. La caméra doit être portée à la main. Tout mouvement, ou non-mouvement possible avec la main est autorisé. (Le film ne doit pas se dérouler là où la caméra se trouve; le tournage doit se faire là où le film se déroule).

4. Le film doit être en couleurs. Un éclairage spécial n’est pas acceptable. (S’il n’y a pas assez de lumière, la scène doit être coupée, ou une simple lampe attachée à la caméra).

5. Tout traitement optique ou filtre est interdit.

6. Le film ne doit pas contenir d’action de façon superficielle. (Les meurtres, les armes, etc. ne doivent pas apparaître).

7. Les détournements temporels et géographiques sont interdits. (C’est-à-dire que le film se déroule ici et maintenant).

8. Les films de genre ne sont pas acceptables.

9. Le format de la pellicule doit être le format académique 35mm.

10. Le réalisateur ne doit pas être crédité.

De plus je jure en tant que réalisateur de m’abstenir de tout goût personnel. Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer une « oeuvre », car je vois l’instant comme plus important que la totalité. Mon but suprême est faire sortir la vérité de mes personnages et de mes scènes. Je jure de faire cela par tous les moyens disponibles et au prix de mon bon goût et de toute considération esthétique.

Et ainsi je fais mon Vœu de Chasteté

Copenhague, Lundi 13 Mars 1995

Au nom du Dogme 95

Lars Von TrierThomas Vinterberg »

)), mouvement artistique révolutionnaire et improbable dont il a réalisé la première oeuvre, le tout puissant Festen, superbe Prix du Jury à Cannes en 1998. Seulement, après ce premier coup de maître, Vinterberg n’a rien fait d’autre que décevoir avec It’s All About Love puis Dear Wendy, deux films aussi fascinants que très maladroits, se perdant totalement dans des discours étranges et une lourdeur permanente, mais traversés d’éclairs de génies. C’était donc avec une certaine appréhension qu’on attendait le retour de l’ex jeune prodige danois avec Submarino, sélectionné en compétition à la Berlinale cette année. Et tel un phoénix, Thomas Vinterberg renait enfin de ses cendres après s’être perdu dans les affres de la création. Il signe là un film magistral, très dur, tragique, se jouant sur la lame d’un rasoir, un de ces chocs dont on a du mal à se remettre mais qui prouvent que le cinéma peut encore être un art d’une puissance évocatrice incroyable.

On a pourtant le sentiment qu’il en fait trop. Un drame au moment de l’enfance, une existence pathétique, l’alcoolisme, la drogue, la prison, la mort. Submarino nous met rapidement dans les cordes pour ne plus nous lâcher puis nous travaille au corps jusqu’au K.O. On frise vraiment l’indigestion de sordide tant on s’en prend plein la gueule avec très peu de répit. Mais de façon assez incroyable ça fonctionne très bien, jamais on n’atteint l’overdose. Et ce pour une raison extrêmement simple qu’oublient bien trop souvent les productions américaines qui tombent à chaque fois dans le too much: un background crédible et des personnages naturels. Simplement une question d’écriture en fait. Dès lors, à partir du moment où on y croit vraiment, tous les éléments aussi glauques et sordides soient ils apparaissent naturellement à l’écran. On est à des années lumières de la provocation sans but, de la volonté de faire pleurer dans les chaumières ou d’une quelconque forme de gratuité.

Avec le recul le titre, hérité du roman original et qui fait référence à une technique de torture, mystérieux, sonne comme un avertissement concernant l’isolement dans lequel le spectateur va se retrouver, à l’image des personnages à l’écran. Et il faut bien avouer qu’on se sent comme désarmé devant ce spectacle tellement puissant pour décrire la déchéance humaine qu’il nous laisse sur les rotules une fois passées les deux heures de film. On en a vu pourtant passer des films mettant en scène des hommes et femmes au creux de la vague, mais là où Hollywood par exemple les prend comme points de départ pour développer des récits de rédemption Thomas Vinterberg brosse un portrait d’un pessimisme crade. Chez lui les personnages au fond du trou y restent et y crèvent, comme si aucune issue n’était possible. Submarino n’est pas pour autant un simple condensé de noirceur poussant le spectateur trop sensible au suicide car s’il nous parle de deuil impossible, de responsabilités à accepter et du cycle du mal, il nous montre aussi des hommes profondément bons, ou tout du moins essayant de l’être du mieux qu’ils le peuvent.

Ainsi Nick a beau être une brute épaisse reproduisant le schéma alcoolique de sa mère dans sa propre vie ou dans ses relations, il cherche à faire le bien autour de lui, à aider ceux qu’il aime ou essaye d’aimer. Son frère est certes héroïnomane à tendance autodestructrice, il n’empêche qu’il cherche profondément à donner du bonheur à son fils, à lui assurer un avenir. Tous les personnages tournant autour de ce duo sont construit sur le même mode, des écorchés de la vie complexes pour lesquels on ne peut s’empêcher de ressentir une forme de compassion, comme si on comprenait les raisons menant à leur comportement pourtant très discutable. Thomas Vinterberg construit un récit relativement relativement balisé qu’il s’amuse à déstructurer, qu’il truffe de symboliques parfois complexes touchant bien évidemment à la religion qui sonne comme l’ultime échappatoire autre que la mort. Relativement brute de décoffrage, l’image touche pourtant au sublime à plusieurs reprises, notamment dans cette introduction/conclusion éblouissante.

Il fallait un sujet fort pour permettre à Vinterberg de s’échapper de son statut étrange de réalisateur maudit condamné au one-shot Festen. Il l’a trouvé et a tout remis à plat, s’appuyant sur une équipe jeune et des acteurs peu ou pas connus. On ne peut que saluer ses choix tant tous sont criants de vérité et d’intensité dramatique, sans que quoi que ce soit ne paraisse artificiel ou trop appuyé. On n’est pas prêts d’oublier certains regards bouleversants ou tétanisants de ces deux frères qui n’ont jamais réussi à se retrouver pour se reconstruire ensemble.

[box_light]Véritable renaissance artistique pour Thomas Vinterberg qui retrouve enfin la puissance cinématographique qui l’avait révélé avec Festen. Avec Submarino il signe une chronique familiale d’une noirceur extrême, ne refusant aucun drame aussi sordide soit-il. Il nous emmène dans une descente aux enfers douloureuse, dans les recoins les plus torturés de l’être humain et n’y laisse que peu de place à l’espoir. Un film dont il est clair qu’on ne ressort pas indemne, mais profondément bouleversé.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Deux frères mènent, dans la même ville, des existences parallèles, séparés à jamais par les blessures de l’enfance. Pourront-ils se retrouver et changer le cours de leur destin ?