Spring Breakers (Harmony Korine, 2012)

de le 19/02/2013
 
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Avec sa promotion outrancièrement racoleuse, sa volonté de sexualiser au delà du raisonnable les icônes Disney, son ton anarchiste et ses excès, Spring Breakers est autant le film qu’Harmony Korine devait réaliser pour élargir son public qu’un gentil coup de boule aux conventions. Néanmoins, si le film est une sorte de cauchemar chaotique souvent passionnant, il révèle parfois de sérieuses failles dans son propos dans sa volonté évidente de choquer les adolescents biberonnés à Twilight et autres mièvreries.

L’expérience Spring Breakers est trouble. Il y a tout d’abord le jeu de la promotion vendant un film sur l’hyper-sexualisation des Disney Girls Selena Gomez et Vanessa Hudgens, sorte de clip MTV dopé à l’ambiance du spring break. Façon quelque peu gerbante d’attirer l’œil du chaland vers un film dont il n’a à priori rien à faire, jouant sur des codes sexistes tout aussi peu acceptables. Spring Breakers est vendu à deux cibles : les fans qui attendent de voir l’évolution de la carrière de leurs stars préférées devenues wild et les mâles en rut privés de youporn à la maison par bobonne. Et c’est pourquoi le film risque de se vautrer. Car il y a tout de même à la barre du projet un des réalisateurs les plus fous de sa génération, Harmony Korine et son prénom en décalage complet avec son univers. Le bonhomme, à la filmographie déjà conséquente, proche de Larry Clark et observateur méticuleux de la misère humaine, et un de ces sales gosses qui font l’intérêt du cinéma indépendant US. Pas de place pour la morale chez lui, ni pour le plaisir du spectateur, le choc et la détresse y sont constants, faisant de ses films des expériences pas comme les autres et globalement désagréables. Et si Spring Breakers s’adresse à des adolescents, c’est pour mieux leur retourner le cerveau et bousculer leurs convictions, leur plonger le nez dans la merde et leur faire vivre un trip hallucinogène complet, avec montée euphorisante et descente cauchemardesque. Ce n’est pas le chef d’œuvre que certains ont cru voir mais un film qui remue bien volontiers.

Spring Breakers 1

Le paradoxe de Spring Breakers est que le film joue sur une inversion des rapports de force tout en adoptant dans sa mise en scène une posture masculine classique, voire misogyne. Un paradoxe parmi d’autres au sein de cette œuvre pas comme les autres, qui déjoue toutes les attentes. Des nymphettes en bikini ? Il y en a à foison. Des plans au ralenti sur des culs ou des seins ? Le film en est rempli ? De l’alcool, du sexe et de la drogue ? Mille fois oui. Harmony Korine est tout à fait conscient de ce avec quoi il jongle. A savoir une imagerie populaire d’une jeunesse hyper sexuée capable de se lâcher complètement le temps du spring break, une vision de fantasme pour des millions d’hommes, avec au milieu une bande d’actrices à l’image de saintes. Ce qu’il cherche, et atteint souvent, c’est à créer une sorte de chaos mental dont l’équilibre se fait à travers une enchainement de séquences en opposition. Une opposition qui se traduit à l’écran par celle, brutale, entre les scènes de jour et les scènes de nuit. Les premières sont shootées à la manière d’un clip, scrutent les corps au plus près, travaillent des mouvements de caméra amples, résonnent au son d’une bande originale explosive. Tandis que les secondes en sont l’exact opposé. La nuit les corps deviennent des silhouettes dessinées par des lumières surréalistes, l’aspect fun laisse la place au craspec, la fête devient un cauchemar et toute cette petite troupe bien sympathique fonce tête baissée vers un mur qui les détruira d’une manière ou d’une autre. Dans toute sa première partie, Spring Breakers est relativement euphorisant, jouant essentiellement sur le beau, avant de basculer complètement, remettre en cause cette prétendue beauté, et se montrer de plus en plus glauque. Véritable fable crépusculaire derrière son récit d’une simplicité déconcertante qu’Harmony Korine se plait à déstructurer complètement, Spring Breakers n’est pas de ces films à thèse ou à la progression narrative balisée. Il s’agit clairement d’une expérience sensitive, une alternance entre le chaud et le froid au montage souvent virtuose, jouant sur des réactions primaires pour mieux les déjouer. Aucun doute que le vieux pervers qui pensera s’y rincer l’œil devant des jeunes filles en petite tenue ne sera pas déçu du voyage, car il se payera le pire bad trip de sa vie.

Spring Breakers 2

Le surréalisme de l’aventure s’exprime au hasard des personnages qui hantent le récit plus qu’ils ne le portent, pouvant parfois s’éclipser définitivement en un clin d’œil ou y entrer pour le mener vers une toute autre direction. La vision paradoxale s’exprime par le décalage, qu’il s’agisse de ces incessants coups de fil des filles à leur famille, évoquant une expérience spirituelle pendant qu’elles sombrent dans la décadence totale, ou encore cette séquence incroyable autour d’un piano et du « Everytime » de Britney Spears. Une approche à la fois pop et douce d’une scène pleine de tendresse qui se voit tout à coup envahie par une violence outrancière filmée en hyper-ralenti. Spring Breakers est ainsi ponctué d’éclairs de génie, Harmony Korine faisant preuve d’une multitude d’idées de mise en scène assez folles. Du braquage filmé entièrement en plan séquence depuis l’extérieur d’un bâtiment, au volant d’une bagnole, au final sanglant et fluorescent, en passant par quelques intérieurs dingues, le film se paye une quantité de séquences bénéficiant d’un soin tout particulier, avec une vraie identité visuelle. L’objectif d’Harmony Korine étant de créer une approche sensitive des images qu’il crée, il s’appuie énormément sur le travail de Benoît Debie à la photographie. Le chef opérateur qui avait déjà fait des miracles sur Irréversible, Vinyan ou Enter the Void trouve une nouvelle matière filmique grâce à Harmony Korine et construit une image aux textures inédites, faites d’ombre et de lumière fluo, accentuant encore la sensation de trip sous substance. Un shoot également appuyé par la composition de Cliff Martinez et Skrillex, invitation au voyage initiatique. Équilibrant en permanence ses séquences bêtement racoleuses (des copines qui finissent forcément par avoir une expérience sexuelle en commun, à part pour satisfaire le voyeur il n’y a pas d’intérêt et c’est mal écrit) par des scènes franchement malsaines, Spring Breakers et sa morale anarchiste, son hymne dépressif à la révolution, son retour de bâton terrifiant et la gueule de bois que provoque son final pourtant poétique, vise le statut de symbole générationnel. Il lui manque malheureusement plusieurs choses pour réussir ce qu’avait atteint Fight Club par exemple. Il lui manque tout d’abord des personnages vraiment écrits, car à l’exception de James Franco, exceptionnel en gourou gangster, les filles n’ont aucune épaisseur. Mais bizarrement le film souffre également d’une certaine retenue. Pour filmer le cul de ses actrices, il n’en a aucune, mais quand il s’agit de livrer quelque chose de vraiment malsain, il lève le pied. Il y a bien sur une scène de threesome assez géniale, car malsaine dans ce qui s’y déroule et déroutante par le basculement de pouvoir, et à laquelle en répond une autre beaucoup moins intelligente, mais il manque à Harmony Korine le côté rentre-dedans d’un Gaspar Noé qui en aurait fait quelque chose de plus malsain encore. Reste que ce trip hypnotique et ses oscillations, sorte de manipulation mentale par l’image et le son (l’utilisation et la répétition des dialogues en voix off ou des sons d’armes à feu est géniale) est une expérience de cinéma peu commune, et pas si agréable qu’elle en a l’air.

FICHE FILM
 
Synopsis

Pour financer leur Spring Break, quatre filles aussi fauchées que sexy décident de braquer un fast-food. Et ce n’est que le début… Lors d’une fête dans une chambre de motel, la soirée dérape et les filles sont embarquées par la police. En bikini et avec une gueule de bois d’enfer, elles se retrouvent devant le juge, mais contre toute attente leur caution est payée par Alien, un malfrat local qui les prend sous son aile…