Source Code (Duncan Jones, 2011)

de le 16/04/2011
 
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Même si chez nous il n’a pas eu le droit de passer par la case salles, Moon est un des derniers phénomènes de science fiction au cinéma. Un film sobre, intelligent, superbement écrit, mis en scène et interprété. La révélation d’un talent, Duncan Jones. La grande interrogation était de savoir comment il allait gérer l’après-Moon. Nous avons vu son nom associé à nombre de projets concrets ou fantasmés , mais c’est finalement sur Source Code qu’il a jeté son dévolu. Un film de commande, clairement, afin d’assurer un minimum la difficile étape du second long métrage, mais un bon film de commande. C’est à dire que Jones a réussi à prendre le contrôle du projet et à se l’approprier. En résulte un thriller de science-fiction qui lorgne autant dans le prolongement des réflexions sociales et métaphysiques de Moon que dans la direction d’un certain cinéma essentiellement 70’s, début 80’s. Le fils Bowie paye son hommage au cinéma et à la littérature qui lui ont certainement donné le goût pour ce qu’il fait aujourd’hui, tout en livrant un sacré morceau de série B d’une efficacité imparable si on omet son final légèrement à côté de la plaque et quelques bourdes de l’ordre du détail. Le budget conséquent ne lui permet pas d’aboutir à quelque chose d’aussi brillant que Moon mais une chose est certaine, vu le talent du bonhomme et comment il a su gérer ces contraintes là, un véritable auteur est en train de naître.

La recette d’un bon film n’est pas très compliquée en théorie : un bon scénario, de bons techniciens, le regard d’un artiste pour emballer tout ça, de bons acteurs, et le tour est joué. Souvent ça foire, la faute à l’artiste qui n’en est généralement pas un. Duncan Jones en est un, ce fait est indéniable, et il le prouve. Car le principe de Source Code est tout aussi passionnant que casse-gueule, mais vraiment. Un soldat va vivre et revivre, encore et encore, un accident de train afin de mener son enquête au milieu des passagers. Une séquence mémoire de 8 minutes seulement. Dans l’idée et pour réduire grossièrement le film à des comparaisons, c’est un peu Un Jour sans fin qui rencontre Brainstorm, Abattoir 5 et La Jetée, soit une structure en boucle abordant des thèmes absolument majeur de la SF. Le premier piège auquel se frotte Jones et le jeu des répétitions. Intelligemment, il jongle entre les points de vue et le déroulement narratif pour ne jamais installer de routine, c’est brillant. Ensuite il utilise un artifice merveilleux du cinéma, la rupture de ton. Source Code commence comme un pur thriller arty qui pourrait très bien sortir de l’écurie Bruckheimer, avec son montage hyper rythmé et ses explosions sous tous les angles. Heureusement ce n’est pas le cas, car Jones a décidé de nous manipuler. La mission de Colter Stevens qui aurait dû nous tenir en haleine jusqu’à la fin est résolue en plein milieu, et le réalisateur part sur un autre film, bien plus intéressant que la boucle temporelle.

C’est à ce moment là qu’apparaît la filiation avec Moon. Sans entrer dans les détails qui ruineraient la vision du film, Source Code devient une réflexion fascinante sur l’aliénation, un récit paranoïaque, un huis clos mental et un vrai film romantique. Difficile de faire plus casse-gueule, d’autant plus qu’il ne quitte jamais la veine du blockbuster de série B. Des thèmes reviennent, évoquant au passage le travail de Philip K. Dick (à la prochaine adaptation d’un de ses romans il faudra penser à Duncan Jones…), pour aboutir sur un objet assez singulier. Bien plus malin que la moyenne, Source Code reste pourtant parfois en surface des choses, quand il ne tombe pas dans des excès de romantisme mielleux un peu cons sur les bords, notamment dans son final qui vient en cinq minutes pulvériser littéralement les fondations d’un scénario jusque là irréprochable (sous réserve d’accepter que le concept du source code soit scientifiquement possible). Source Code a des limites, vraisemblablement imposées par la grosse structure du projet qui écrase confortablement celle de Moon. Mais pris en tant que série B de SF, du type épisode de Twilight Zone étiré sur la durée d’un long métrage, c’est un modèle à suivre et clairement le plus intelligent (ou malin) du genre avec Inception en provenance d’Hollywood.

Avec Source Code on retrouve avec bonheur le Duncan Jones capable de transcender par sa mise en scène des espaces improbables. Ici il parvient à créer d’innombrables points de vue sur des espaces limités sans jamais se répéter, et ce n’était pas gagné. Cela dit on note qu’il gère finalement beaucoup mieux ces espaces complexes que des locaux « normaux » d’une entreprise où il s’efface complètement. La nouveauté c’est qu’il cède à quelques effets faciles, en particulier dans sa première partie, mais rien de très dommageable pour autant. Source Code reste un modèle d’intelligence en terme de cinéma pris globalement. Car non seulement il apporte un vrai bol d’air au thriller paranoïaque qui n’avait plus flirté avec des sphères d’excellence depuis quelques temps, mais il poursuit plusieurs réflexions abordées par d’autres. Ainsi ce n’est pas un hasard si on trouve citées par le casting des oeuvres telles que la série Code Quantum ou Donnie Darko, car derrière ses aspects de grosse machine d’action manipulatrice il y a le point de vue d’un cinéaste, et donc d’un artiste. On regrettera toutefois qu’au milieu de tout ça on assiste à une prestation pas terrible de Jake Gyllenhaal alors que ce rôle semblait taillé sur mesure pour lui, et au renoncement total de Michelle Monaghan jamais impliquée et qui plombe inévitablement les séquences d’émotion. Par contre, mention spéciale à Vera Farmiga qui s’en sort miraculeusement dans un rôle terriblement difficile.

[box_light]Source Code est en quelque sorte une évolution bodybuildée de Moon, maquillée en thriller de science-fiction stylé comme du Tony Scott. Avec un budget plus confortable mais une histoire qui ne vient pas de lui, Duncan Jones assure. Source Code n’est pas au niveau de Moon, que ce soit dans l’exploitation de ses thématiques communes ou dans l’émotion, c’est un fait. Mais, tel un vieux de la vieille, Duncan Jones parvient miraculeusement à se sortir du carcan du blockbuster pour y injecter ses passions et obsessions. Cela donne un film troublant, à la lisière de l’actionner SF bourrin et du trip socio-métaphysique. Un film en permanence sur un fil mais qui scelle la naissance d’un très grand.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Colter Stevens se réveille en sursaut dans un train à destination de Chicago. Amnésique, il n’a aucun souvenir d’être monté dedans. Pire encore, les passagers du train se comportent avec lui avec familiarité alors qu’il ne les a jamais vus. Désorienté, il cherche à comprendre ce qui se passe mais une bombe explose tuant tout le monde à bord. Colter se réveille alors dans un caisson étrange et découvre qu’il participe à un procédé expérimental permettant de se projeter dans le corps d’une personne et de revivre les 8 dernières minutes de sa vie. Sa mission : revivre sans cesse les quelques minutes précédant l’explosion afin d’identifier et d’arrêter les auteurs de l’attentat. A chaque échec, les chances de pouvoir revenir dans le passé s’amenuisent. Alors qu’il essaie d’empêcher l’explosion, ses supérieurs lui apprennent qu’un deuxième attentat est en préparation en plein cœur de Chicago et qu’il ne s’agit plus de protéger les quelques passagers du train mais la ville toute entière. La course contre la montre commence…