Soul Kitchen (Fatih Akin, 2009)

de le 30/03/2010
 
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Après deux drames unanimement salués par la critique et qui l’ont fait adouber par deux fois dans des festivals majeurs (Ours d’or à Berlin pour Head-On et Prix du Scénario à Cannes pour De l’Autre Côté), le réalisateur allemand d’origine turque continue sa moisson avec Soul Kitchen, revenu de Venise avec entre autres le Prix Spécial du Jury. Chose presque surprenante car son dernier film tranche carrément avec les deux précédents puisqu’il s’agit avant toute chose d’une pure comédie. Mais un réalisateur aussi génial qui s’essaye à l’humour c’est forcément intéressant, et original. Au départ il y a un scénario tiré d’une histoire plus ou moins vraie des déboires d’un ami du réalisateur, l’acteur Adam Bousdoukos (qui joue Zinos, donc à peu près son propre rôle), scénario d’une simplicité absolue qui privilégie l’efficacité du récit par rapport à des situations comiques « forcées » qui n’auraient sans doute pas fonctionné. Film naturel et léger par excellence, Soul Kitchen fait bien office de récréation dans l’oeuvre de Fatih Akin, mais ce n’est pas pour autant qu’il a traité la chose par dessus la jambe, au contraire. En bon orfèvre du cinéma, il nous impose un récit qui semblerait presque pro-communautaire au premier abord (le « héros » est grec) mais qui devient rapidement universel. Pot-pourri subtil de diverses cultures, cuisines, musiques, Soul Kitchen est un vrai délice de comédie. Il est intéressant de voir qu’à peu près au même moment sont sorties deux comédies sur les écrans français, et à quel point elles sont différentes. Quand un débutant s’y attèle, ça donne l’Arnacoeur, film sympathique sans qu’il y ait de quoi s’extasier non plus, quand un grand réalisateur met la main à la pâte ça donne Soul Kitchen, Yeah Man!!

Feel-good movie de haut niveau et comédie culinaire comme on n’en voit que trop peu, Soul Kitchen nous colle un sourire difficile à effacer à la sortie de la salle sans oublier de faire du vrai cinéma. On voit bien qu’il s’agit d’un film de potes, cela se ressent dans l’esprit général comme dans cette légèreté, et cette ambiance est follement communicative pour le spectateur. Là où on voit le véritable talent du bonhomme c’est dans cette facilité à aborder un genre plus que balisé, à nous proposer un scénario déjà vu mais en l’assaisonnant d’une si belle manière, avec toutes ces épices qui font son univers et sa culture, qu’il en devient irrésistible. C’est vrai, suivre l’histoire d’un pauvre type qui perd sa femme et tente de sauver son seul bien, alors qu’il accumule les galères à un rythme surréaliste (loi de Murphy, toujours efficace dans l’exagération) on connait. Mais quand c’est un type aussi doué pour conter des histoires et les emballer d’aussi belle manière, on achète!

Articulé autour d’une colonne vertébrale faite de personnages hauts en couleurs et de quelques scènes immédiatement cultes par leur pouvoir comique, Soul Kitchen est un régal qui n’approche jamais l’indigestion. On n’est pas prêt d’oublier cette séquence de renaissance du restaurant, une grande fête, un festin qui dévie en véritable orgie à cause d’un abus d’aphrodisiaque (le gag est connu mais fonctionne toujours) ou encore une séance chez un « briseur d’os », appellation imagée d’un chiropracteur, aussi douloureuse qu’hilarante. La plupart des situations comiques reposent sur des contrastes appuyés et des caricatures délicieusement dessinées. Ainsi, Fatih Akin nous pose un cuisinier qui pue la friture en plein restaurant gastronomique, ou fait d’une contrôleuse du fisc une nymphomane incontrôlable l’espace d’une soirée. Son film prend parfois des allures de film de kung-fu dans sa construction (en particulier dans la relation maître/élève) à la manière d’un certain Festin Chinois de Tsui Hark en moins fou.

Mais la majeure partie du temps, et surtout par rapport à la mise en scène particulièrement référencée, on pense au merveilleux Boogie Nights de P.T. Anderson, et donc par extension au cinéma de Martin Scorsese, il y a pire comme modèle. Réalisation funky bien que posée, choix d’objectifs audacieux, beaux plans séquences, Fatih Akin n’oublie pas que même s’il fait une comédie il fait du cinéma avant tout, et c’est du beau cinéma! D’autant plus qu’il ne s’agit pas simplement d’une comédie bien grasse, il y a derrière tout un sous-texte assez visible sur l’intégration des communautés, sur le pont social présent en Allemagne comme partout ailleurs, ou sur l’urbanisation outrancière qui transforme considérablement les espaces et ne laisse plus vraiment de place à un restaurant aussi original que le Soul Kitchen. De fait, le message passe encore mieux en l’utilisant comme filigrane à des situations humoristiques, ça s’appelle traiter le sujet avec intelligence et subtilité.

L’autre grande force de Soul Kitchen est son casting. En tête, Adam Bousdoukos excellent dans le rôle du pauvre type empêtré dans des galères qui n’en finissent plus, surjouant à mort avec son mal de dos qui le rend en plus pathétique. À ses côtés on retiendra Moritz Bleibtreu, fils de la regrettée Monica Bleibtreu (extraordinaire dans Quatre Minutes, et à qui est dédié ce film), qui interprète un frère gangster raté qui cherche sa voie. Mais surtout la présence incroyable de Birol Ünel, énorme en chef cuisinier gitan, sanguin à souhait, perfectionniste et amoureux de son métier, mais impressionnant dans ses excès de colère. Intelligent, fun, parfois drôle à en mourir, très soigné et décalé, Soul Kitchen est un modèle de comédie porté par une bande originale tout simplement divine (à base de funk et de soul). C’est tellement réjouissant qu’on lui pardonne aisément quelques grosses fautes de goût (l’enterrement et la vente aux enchères par exemple) et c’est la preuve qu’à la manière de tous les grands, Fatih Akin est capable d’aborder tous les genres, bravo!

FICHE FILM
 
Synopsis

Zinos, jeune restaurateur à Hambourg, traverse une mauvaise passe. Sa copine Nadine est partie s'installer à Shanghai, les clients de son restaurant, le Soul Kitchen, boudent la cuisine gastronomique de son nouveau chef, un talentueux caractériel, et il a des problèmes de dos ! Zinos décide de rejoindre Nadine en Chine, et confie son restaurant à son frère Illias, fraîchement sorti de prison. Ces deux décisions se révèlent désastreuses : Illias perd le restaurant au jeu contre un promoteur immobilier véreux, et Nadine a quelqu'un d'autre dans sa vie !