Sleeping Beauty (Julia Leigh, 2011)

de le 12/05/2011
 
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La belle au bois dormant, autant l’oublier. Celle de Walt Disney comme celle de Catherine Breillat d’ailleurs car cette Sleeping Beauty là vient d’une autre dimension. Pour son premier long-métrage, parrainé par Jane Campion qui en est tombée amoureuse, l’écrivaine Julia Leigh lorgne plus du côté du récit « Les belles endormies » de Yasunari Kawabata, déjà adapté au cinéma en 1968 par Kōzaburō Yoshimura (à la réalisation) et Kaneto Shindô (au scénario). Il s’agit d’une oeuvre étrange et métaphorique, traitant autant de la jeunesse que de la mort, de la vieillesse ou du sexe. Le résultat est forcément décadent, choquant selon le point de vue, mais avant tout brillant. On se trouve là devant un cinéma hors normes dans le paysage contemporain, un cinéma à la fois exigeant et facile d’accès car il est possible de tout y voir, ou rien. Mais surtout un cinéma sensible et à fleur de peau, à l’image de cette héroïne qui s’abandonne un peu plus à chaque bobine qui passe. La projection pour la presse s’est achevée dans un silence de mort, le premier film à entrer en compétition pour la palme risque d’être le premier mal-aimé. Mais pourtant, quel film incroyable! Et c’est un premier, il ne faudrait pas l’oublier.

Dans la séquence d’ouverture Julia Leigh donne le ton. Sleeping Beauty sera lent, étrange, et la longueur de ses plans dépassera l’ordinaire. On comprend rapidement de quoi il est question, une jeune fille belle comme une poupée dans une drôle de vie, qui s’essaye à des emplois dits normaux sans vraiment s’épanouir, peine à payer son loyer et s’attaque donc à des petits boulots moins classiques. D’abord ces étranges expériences avec ce tuyau qu’on lui enfile dans la gorge, puis cette petite annonce qui l’emmène d’abord vers le service d’une bourgeoisie aux moeurs bizarres puis au boulot de « dormeuse ». Si le temps d’un plan séquence panoramique on pense énormément à l’imagerie de Salo ou les 120 journées de Sodome pour illustrer la dégradation humaine par le bourgeois, on s’en éloigne assez finalement, pour flirter quelque part entre le cinéma de Kubrick (Lolita et Eyes Wide Shut, sans surprise) ou celui de Buñuel (Belle de jour, là aussi comme une évidence). Mais plus que de singer quoi que ce soit, ou qui que ce soit, Julia Leigh digère ces lourdes références pour en tirer son propre langage. Un langage qui va s’exprimer par le choc du spectateur essentiellement, mais un choc sournois car imposé par une mise en scène clinique. Le résultat provoque au choix le malaise ou l’ennui, car les parti pris sont clairement à double tranchant.

Pourtant Sleeping Beauty possède un vrai pouvoir hypnotique dans ce qui ressemble de loin à une simple succession de beaux tableaux merveilleusement composés mais sans réelle consistance. Julia Leigh sonde le vide de l’âme, celui d’une fille se transformant en poupée à la fois pour survivre mais également pour tutoyer la mort. Difficile de parler de plaisir véritable devant un érotisme glacial et ce traitement de l’humain en tant qu’objet, tout comme elle ne semble pas vraiment en éprouver dans cette activité peu commune. Julia Leigh impose un détachement surprenant, mettant le spectateur dans la position de voyeur avant de le mettre face à son propre questionnement sur la beauté et le vieillissement des corps le temps d’un long monologue face caméra. Le reste du temps elle capte subtilement la beauté virginale d’Emily Browning, sublime en poupée de cire dans un environnement figé dans le temps, et brillamment dirigée comme tous les acteurs. Dommage dès lors, derrière ce vrai talent pour l’image, que Julia Leigh n’ose pas aller encore plus loin. Comme pour justifier son propos qui aurait pu être encore plus subversif pour mettre le spectateur à genoux, elle se perd légèrement dans une sous-intrigue prétexte à ramener un peu d’humanité simpliste dans le personnage de Lucy. Mais on lui pardonne, c’est tout de même son premier essai, vraiment prometteur.

[box_light]Sensible, fragile, cru et parfois sulfureux, Sleeping Beauty ne déçoit pas. Tourné essentiellement en long plans pour autant de tableaux à la composition miraculeuse et à l’enchaînement d’une fluidité remarquable, le premier film de Julia Leigh impose une vision terrifiante de la femme poupée poussée à l’extrême. C’est beau et malsain, complètement onirique et bizarre, porté par une actrice-lolita moderne parfaite dans le rôle. C’est la naissance d’une cinéaste qui aurait gagné à aller encore plus loin mais qui pose de sérieuses bases pour son avenir de réalisatrice.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Ce que les hommes lui font la nuit, Elle ne s’en souvient pas quand le jour se lève… Une jeune étudiante qui a besoin d’argent multiplie les petits boulots. Suite à une petite annonce, elle intègre un étrange réseau de beautés endormies. Elle s’endort. Elle se réveille. Et c’est comme si rien ne s’était passé …