Silent Hill (Christophe Gans, 2006)

de le 24/09/2012
 
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13 ans et une poignée de films après la première adaptation d’un jeu vidéo au cinéma, le nanardesque Super Mario Bros, il aura fallu attendre Christophe Gans pour enfin avoir droit au premier bon film du genre. Si Silent Hill n’est pas dénué de défauts plus ou moins agaçants, il conjugue un respect et un amour profond du matériau d’origine avec cette ambition un peu folle d’en tirer un grand cinéma exigeant. Dommage qu’aucun film n’ait suivi cette belle voie de réinterprétation et de pont entre deux formes d’art radicalement différentes.

Le début des années 2000 et le désert créatif avalant les scénaristes hollywoodiens aura permis à un nouveau genre de s’imposer comme tel : l’adaptation de jeux vidéo, ces derniers développant une narration de plus en plus complexe, proche de celle du cinéma par certains aspects. Resident Evil par Paul W.S. Anderson, Tomb Raider par Simon West, Tekken (rebaptisé The Avenging Fist pour des problèmes de droits) par Andrew Lau et Corey Yuen, Doom par Andrzej Bartkowiak ainsi que l’OPA réalisée sur le genre par Uwe Boll qui enchaîne House of the Dead, Alone in the Dark, BloodRayne et King Rising, soit une quantité conséquente de films à la fois médiocres en terme de cinéma et globalement hors sujet, voire carrément honteux, en terme d’adaptation. Avant Silent Hill, la seule exception se nomme Final Fantasy VII Advent Children, né des esprits créatifs déjà à l’œuvre sur le jeu auquel il faisait suite. Il manquait ce film qui ferait une sorte de liaison entre les deux univers, les respectant autant l’un que l’autre tout en bénéficiant du regard d’un vrai cinéaste, pas un cynique mais un amoureux à la fois gamer et cinéphile. Tout ce qu’est Christophe Gans, qui bénéficie en plus de ses camarades précités d’un talent pas inutile au cinéma : celui de la mise en scène. Et bien entouré, il est capable de miracles.

Difficile de garder des œillères devant les tares évidentes de Silent Hill, au moins aussi difficile que de faire la fine bouche face à ce qu’il possède d’immense. Car s’il s’agit encore, 6 ans plus tard, du meilleur film prenant racine dans le jeu vidéo, il est loin d’être parfait. Ainsi, entre le côté un brin simpliste de sa résolution construite autour du sempiternel flashback, une direction d’acteurs pas toujours au top et surtout une enquête parallèle complètement ancrée dans le monde réel qui, en plus d’anéantir le trouble de la perception de cet univers, handicape considérablement le tempo de la narration, Silent Hill ne manque pas de vrais problèmes. Échecs auxquels s’en ajoute un, et pas des moindres, à savoir l’absence de véritable peur ressentie devant l’écran et qui contraste avec cette expérience incroyable de la terreur pure que constituent les premiers opus de la saga en jeu vidéo. Plusieurs raisons à cela, à commencer par un parti-pris formel de cinéma qui se doit d’abandonner l’obscurité majoritaire dans le cadre et, plus ennuyeux mais caractéristique du casse-tête pour passer de la console au grand écran, l’absence logique d’interaction entre le spectateur et le récit. Les sensations fortes d’un jeu vidéo puisent leur source dans l’action de « jouer », tandis que le cinéma ne peut faire autre chose que guider un spectateur qui ne peut qu’être passif. Contrairement à ses prédécesseurs qui n’ont jamais vraiment réfléchi sur le concept de jeu vidéo transposé au cinéma, Christophe Gans en atteint déjà les limites à son premier essai dans le genre. Voilà tout ce qui peut être fait, aller plus loin parait impossible, car avec Silent Hill il livre un film qui n’est ni un calque, ni une trahison, mais l’essence même de la réinterprétation d’un univers pour le transposer dans un nouveau média. D’ailleurs au delà de son aspect purement théorique, Silent Hill est un vrai film de cinéma qui n’obéit pas au cahier des charges du nouveau cinéma fantastique, qui a parfaitement assimilé les codes du genre et qui met en place une incroyable tragédie autour de la maternité, du deuil et de la mémoire, ponctué de visions infernales inoubliables. Le film et l’approche de Christophe Gans sont tout l’inverse de ce qu’a fait Paul W.S. Anderson sur Resident Evil. Le cynisme est ici absent, le respect total et en se limitant pas à des clins d’œils crétins, et chaque liberté prise se voit chargée de sens. Et si le film dévie dans son dernier acte ésotérique, foisonnant et baroque, le film tout entier est à mettre dans la lignée de ces grands films fantastiques espagnols traitant avant tout des rapports complexes entre une mère et sa fille, une véritable tragédie ponctuée de fulgurances graphiques et qui ne s’égare jamais de son objectif.

Valse des dimensions et descente aux enfers, si on excepte l’introduction aussi vite expédiée qu’un générique de nouvelle partie au cour duquel on appuierait sur le bouton start, Silent Hill propose un voyage saisissant dans un univers mental à la rencontre entre des récits de Dante et des tableaux de Francis Bacon. S’il n’y avait pas ce récit imposé par une production canadienne frileuse mettant en scène les personnages incarnés par Sean Bean et Kim Coates, seuls éléments masculins du film, dans une enquête prétexte à souligner le détachement du réel, le film aurait non seulement gagné en rythme (son gros défaut) mais aurait également tissé des liens émotionnels plus importants avec ses vrais personnages, tous féminins. Chaque sirène qui retentit transporte le spectateur dans un univers organique et extrêmement malsain, transformant une ville fantôme habillée de brouillard en un personnage torturé à part entière. Et si l’application de Christophe Gans, rare metteur en scène français à autant privilégier le pouvoir de l’image sur la narration pure, fait des merveilles tout le long du film, que ce soit dans la précision de son découpage ou une infinité de plans beaux à se damner, il atteint carrément des sommets lorsqu’il fait entrer dans le cadre toutes ces créatures difformes, rejetons monstrueux nés du Diable en personne. Silent Hill explore autant la perte de l’enfant que la thématique de la vengeance comme acte libérateur, et compense son manque flagrant d’émotion viscérale par des excès visuels qui ne manquent jamais de sens. Alors oui, Silent Hill ne fait pas peur comme le jeu, ne parvient pas à reproduire l’immersion et l’identification émotionnelle du jeu, mais y substitue une vision à la fois purement intellectuelle dans son approche du principe d’adaptation, et essentiellement sensitive dans le chemin emprunté pour en arriver à sa conclusion. Christophe Gans n’invente rien, obligé de faire des concessions malheureuses (le budget conséquent y est sans doute pour quelque chose) et livrant un produit à la narration finalement très classique, parfois ennuyeuse, mais son film est une telle expérience graphique et s’inscrit dans une démarche tellement « noble » et respectueuse, parcouru d’images tellement puissantes, que ses défauts évidents ne peuvent entacher complètement une œuvre intègre et somme toute de très haut niveau.

FICHE FILM
 
Synopsis

De plus en plus souvent, la petite Sharon rêve d'une ville abandonnée, Silent Hill. Sa mère, Rose, décidée à comprendre l'étrange mal dont souffre son enfant, décide de l'accompagner sur place. Alors qu'elles pénètrent dans cet univers lugubre, Sharon disparaît. Rose se lance à sa poursuite, mais se rend vite compte que ce lieu étrange ne ressemble à rien de normal. Noyée dans le brouillard, peuplée d'étranges créatures, hantée par des ténèbres vivantes qui dévorent littéralement tout ce qu'elles touchent, cette dimension va peu à peu livrer ses terrifiants secrets...
Avec l'aide de Cybil, de la police locale, Rose se jette dans une quête éperdue pour arracher sa fille au monde de Silent Hill. D'indices en épreuves, elle va découvrir tout ce que Sharon risque et ce qu'elle représente dans une malédiction qui dépasse tout...