Silenced (Hwang Dong-hyeok, 2011)

de le 04/11/2012
 
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Festival du Film Coréen à Paris 2012 : Section paysage.

D’un fait divers sordide, Silenced tire un film académique sous forme de thriller qui, par la seule force de son sujet, prend les tripes du spectateur pour ne plus jamais les lâcher. Brutal, sobre et très frontal au moment de montrer l’horreur dans ce qu’elle a de plus inhumain, le deuxième film de Hwang Dong-hyeok use de facilités mais fait mal, en même temps qu’il dresse un portrait à charge révoltant de la police et de la justice sud-coréenne.

Aucune ironie dans Silenced, aucun second degré et très peu d’humour, limité à la soupape de dépressurisation nécessaire pour accepter le poids d’un tel drame. Un parti-pris très sérieux, peut-être trop, pour relater un évènement terrible et tenter de réveiller la justice, en démontrant au peuple son incompétence. Un pari réussi sur ce point car le film, après le livre dont il est tiré, aura permis la réouverture du procès des tortionnaires pour leur administrer des peines conséquentes, et la modification de certaines lois concernant les agressions sexuelles sur mineurs et/ou handicapés. Mais outre l’histoire vraie, forte et imparable, il y a un film de cinéma qui pose de vraies questions quant au traitement dont doit bénéficier un sujet aussi sensible. Silenced est un gros film à charge qui ne prend pas de pincettes et montre tout, ou presque, dans le seul et unique but de créer un électrochoc et un réveil des consciences. Ce qu’il a réussi étant donné ses conséquences dans le monde réel. Ainsi, ne pas s’attendre à une utilisation du hors champ ou de la simple suggestion au moment de traiter de la pédophilie ou de la violence envers les enfants. Silenced aborde tout de façon frontale, avec une intelligence dans ses cadres qui évite, à quelques exceptions près, le racolage façon A Serbian Film par exemple.

Silenced est l’illustration par le cinéma du réquisitoire de l’accusation concernant cette affaire. Tout y est réfléchi dans les moindres détails pour provoquer une réaction épidermique du spectateur qui se sentira envahi par une vague de haine tout à fait logique. Si la question morale du « Que peut-on ou doit-on montrer au cinéma ? » se pose inexorablement, Silenced impressionne au moins par la maîtrise de son réalisateur. Les grands cinéastes sont de grands manipulateurs et Hwang Dong-hyeok en est bien conscient derrière le relatif manque de subtilité de sa démonstration. Toutefois, il adopte un traitement en deux parties extrêmement efficace car très cinématographique. La première partie, de l’arrivée dans la ville de Mujin (la ville du brouillard) à la mise en lumière des faits, est un modèle de thriller, voire de film d’épouvante. Un accident, une ville plongée dans la brume, la première rencontre avec un garagiste, soit les motifs récurrents du cinéma horrifique américain. Une fois dans l’école, on se situe plutôt du côté de l’horreur espagnole dans le traitement de la topographie des lieux et du suspense, avec l’importance de l’ambiance sonore, et surtout un sens du tempo redoutable. Deux scènes majeures traduisent ce traitement tout en maîtrise : la scène des toilettes avec l’arrivée du gardien typique du cinéma d’horreur, et surtout celle du professeur qui attend devant le bureau du directeur avec ses fleurs dans les bras, qui écoute ce qui se passe à l’intérieur, et prend la décision qui va faire basculer le film. Tout passe par la précision des cadres et le découpage, créant une impression de suspension du temps pour souligner LE moment, le basculement, la décision d’une vie. Ce traitement d’épouvante est encore appuyé par les personnages, archétypes maléfiques jusqu’à la figure du double, terrifiante.

La seconde partie du film est un brin plus convenue est laisse toute la place au « film à message », plus faible mais répondant à la volonté du réalisateur de produire un électrochoc moral et sociétal. Silenced devient un film de procès dans lequel se cristallisent toutes les tares d’une société. Amorcé par petites touches dans la première partie à travers le représentant de la police locale, c’est à une mise à mort du système tout entier que se livre Hwang Dong-hyeok sans aucune retenue. Corruption, puissance des castes et communautés religieuses, manipulation de l’opinion et appât du gain, nécessité de se poser des œillères pour s’assurer un avenir, pouvoir de la meute et de la rumeur… Silenced n’épargne pas ce système vérolé. Mais plutôt que d’adopter un traitement ludique et second degré, comme Bong Joon-ho par exemple qui ridiculisait les forces de police dans Memories of Murder sous couvert d’un pur thriller, Hwang Dong-hyeok use de ses gros sabots. C’est sans doute la limite de l’exercice, son manque de recul à tous les niveaux, mais c’est également ce qui en fait une charge émotionnelle difficilement contrôlable. Silenced fait mal, provoque une réaction épidermique devant tant d’injustice, et rend presque caduques les outils critiques pour l’aborder tant son sujet avale le film. Néanmoins, on pourra lui reprocher cette approche un peu trop frontale, même si elle est d’une efficacité redoutable, et notamment dans ces scènes de violence ou de viol à la limite du soutenable. S’il ne montre vraiment aucune agression sexuelle, il fait un peu plus que suggérer et accouche de séquences franchement glauques. Quant aux passages à tabac, il n’épargne rien au spectateur et montre en plein cadres des enfants se faire rouer de coups. Le procédé est logique dans la philosophie du film tout entier, mais rouvre le débat sur ce qu’il faut montrer au cinéma, ou pas. Autre limite, l’acteur principal Gong Yoo manque cruellement de charisme alors qu’il hérite d’un personnage dramatique extrêmement bien écrit, et dont la vie privée répond étrangement aux évènements de l’école. Bonne surprise par contre du côté de Jeong Yu-mi, habituée du cinéma de Hong Sang-soo qui évolue d’une entrée en matière catastrophique à une dernière partie de sa prestation tout simplement bouleversante. Mais sans surprise, ce sont les enfants qui impressionnent, leur incapacité à communiquer leur traumatisme par les mots accentuant encore le sentiment d’immense révolte qui habite le film, jusqu’à une séquence musicale belle à en pleurer.

FICHE FILM
 
Synopsis

Kang In-ho, un professeur d’arts plastiques, arrive dans une nouvelle école dont les élèves sont malentendants. Durement touché par le suicide de sa femme, il est excité à l’idée d’enseigner à ces enfants. Si ceux-ci sont d’abord distants et essayent de l’éviter, il va peu à peu réussir à gagner leur confiance. Jusqu’à ce que ceux-ci lui avouent un terrible secret.