Shining (Stanley Kubrick, 1980)

de le 24/04/2011
 
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Des films d’horreur il y en a des milliers, mais au moment de se remémorer ceux qui procurent un effroi véritable, seule en reste une poignée. Généralement quelques scènes d’ailleurs, comme le regard de Damien dans La Malédiction. Et puis il y a ces films qui terrorisent profondément, à chaque vision, année après année sans faiblir. Ceux-là sont très rares et aux côtés de L’Exorciste de Friedkin, voire même au-dessus à plusieurs reprises, il y a Shining, ou la vision de l’horreur par Stanley Kubrick. Tout a beau avoir été écrit sur le film, Shining semble encore échapper à toute véritable analyse et 30 ans plus tard il possède toujours le même pouvoir hypnotique. Et non pas nécessairement par ce qu’il raconte mais essentiellement par les trésors de mise en scène qu’il recèle, comme un modèle ultime du traitement de la terreur au cinéma qui restera à jamais inégalé. Concrètement, et à peu près comme à chacun de ses films, Kubrick exploitait les innovations technologiques du moment pour sublimer son propos. À l’arrivée il transforme un roman horrifico-fantastique moyen voire médiocre (Stephen King n’a jamais été un grand auteur, il est bon de le rappeler parfois), le pervertit et en tire le matériau de base pour une lente et irrémédiable plongée dans un esprit malade. La folie n’aura jamais été aussi belle et terrifiante au cinéma.

Ce qui frappe immédiatement avec Shining, c’est le désir de faire un film d’horreur qui soit totalement « autre » afin de ne pas être comparé aux pépites du genre et pour détourner leurs codes à son avantage. Et c’est en partant sur ce ton presque satirique que Kubrick aboutit sur un des films les plus effrayants de l’histoire! Rapidement le décalage étonne. Comme dans cette introduction en hélicoptère, fluide et lumineuse, mais où déjà la bande son se fait pesante, ou dans cet entretien d’embauche qui brise en quelques minutes l’effet principal de tout film d’horreur : l’effet de surprise! En effet, non seulement on nous dévoile les grandes lignes de ce qui va se passer dans le dernier acte mais on nous dit également pourquoi. En apparence, Kubrick se tire une balle dans pied en éliminant cet élément essentiel du genre, en réalité il effectue un mouvement de génie car il élimine la parenté avec le roman ouvertement fantastique mais il va surtout pouvoir aborder tout cela sous un angle inédit. La question n’est plus de savoir si Jack Torrance va tenter de massacrer sa famille à la hache, ça on le sait, mais plutôt comment on va en arriver là. Sans pour autant apporter un « pourquoi » concret, Kubrick n’étant pas particulièrement amateur du cinéma trop explicatif.

C’est dans ce désir de trouble qu’il va d’ailleurs rappeler le fantastique, comme un pied de nez magistral. Il se fout royalement du fait que l’hôtel Overlook soit construit sur un cimetière, point essentiel chez King, et laisse longtemps le doute sur la nature des apparitions. Fantômes ou pas fantômes? On ne le comprend qu’assez tard, ou on pense le comprendre car rien n’est tout à fait défini. Étant donné qu’on assiste à la destruction imparable et d’une famille et d’un esprit dérangé, les apparitions peuvent très bien être des créations de l’esprit. Ceci dit, il y a cette scène du garde-manger qui sème le trouble en amenant une certitude, qui pourtant sera remise en question jusqu’à la fin. Et c’est brillant car Stanley Kubrick donne les clés au spectateur pour les reprendre ensuite, autre élément créant un malaise certain. Il refuse également tous les effets faciles du film de trouille. Ainsi un seul jump scare est à noter, et qui fera d’autant plus sursauter qu’il vient éliminer le personnage qui normalement ne meurt jamais, celui désigné comme sauveur. Quel plaisir de voir un tel artiste démonter des codes ancestraux sans les prendre de haut mais simplement pour prouver qu’il existe une autre façon de créer la peur. En montrant tout, sans surprise, mais par la puissance du cinéma et de ses outils merveilleux.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est qu’avec Shining on est devant un film d’horreur présentant très peu de scènes de nuit. Et c’est une petite révolution que de créer la terreur en pleine lumière. Et pour en rajouter, on se trouve en intérieur, dans un hôtel qui ne ressemble en rien à une maison hantée, propre, lumineux, avec des espaces immenses et immaculés. Mais voilà, ces éléments inédits du genre vont être mis à contribution. L’Overlook est un labyrinthe, la version fermée de celui cristallisé à l’extérieur. Chaque couloir, chaque pièce aux dimensions surhumaines, chaque lieu devient une antre possible de l’horreur. Les apparitions subliminales aux torrents de sang dans le hall, en passant par le bureau géant de Jack, tout est précis, imparable. Dès que Jack entre dans l’hôtel et prend possession des lieux, tout n’est que chute, mais Kubrick ne va pas utiliser d’artifices minables pour illustrer la folie. Tout se situe dans le tempo. Shining est un film qui prend son temps et qui est d’autant plus effrayant qu’il en devient hypnotique. Car entre les séquences surréalistes (la chambre 237, le bar de l’hôtel, peut-être les plus fortes de tout le film) Shining est un film en mouvement perpétuel. Mouvement aérien qui fait se poser l’hélicoptère de l’intro au ras du sol pour imposer la steadicam comme un des outils les plus géniaux du cinéma moderne, chaque déplacement se traduit à l’écran par une fluidité extrême couplée aux grands angles de Kubrick qui construit à chaque déambulation de Danny sur son tricycle un espace physique et mental gigantesque, et par extension effrayant, incontrôlable. Il faut y ajouter des images d’une rigidité absolue dont la symétrie parfaite des cadres ajoute un peu plus au sentiment d’effroi par le décalage.

Mais Shining doit également beaucoup à son trio de comédiens. Si Shelley Duvall semble parfois trop en faire, sa peur et son désir de survie transpire de l’écran. Le jeune Danny Lloyd, dont c’est le seul rôle au cinéma, impressionne parmi les gosses les plus flippants du cinéma d’horreur, avec en point d’orgue cette terrible scène du « redrum » où sa voix semble vraiment venir d’ailleurs. Mais il y a Jack Nicholson, dans ce qui reste encore aujourd’hui son plus grand rôle. Une interprétation dingue, habitée du début à la fin. Pour la première fois on voyait la folie pure dans un regard, avec ces images inoubliables où il n’oublie même pas quelques traits d’humour presque malsains. Le genre de rôle dont un acteur lambda n’aurait jamais pu se relever, et pourtant… C’est cette somme de talents, aussi bien artistiques que techniques, qui fait de Shining un des plus grands, si ce n’est le plus grand, films d’horreur de tous les temps.

[box_light]Acteurs habités par leurs rôles, maîtrise technique hallucinante et révolutions formelles, tout est présent dans Shining pour en faire le film le plus terrifiant de l’histoire. Et on peut considérer raisonnablement que c’est réussi tant la seule incursion de Kubrick dans l’horreur pure est tétanisante. Jamais on n’oubliera le regard de Nicholson, les explorations de Danny, la poursuite finale dans le labyrinthe, le nombre de plans qui défient la logique. Shining est non seulement une perle de l’horreur, qui crée une terreur durable sans effet facile, mais c’est un tour de force technique de chaque instant qui ne sera sans doute jamais égalé. La peur et la folie incarnées sur un écran.[/box_light]

À noter qu’en ce moment se déroule à la Cinémathèque française à Paris une exposition fantastique sur l’œuvre de Stanley Kubrick. Un travail d’archives fabuleux avec des documents rares, y compris de son Napoléon avorté. À ne surtout pas rater pour les cinéphiles. Plus d’infos ici.

FICHE FILM
 
Synopsis

Jack Torrance, gardien d'un hôtel fermé l'hiver, sa femme et son fils Danny s'apprêtent à vivre de longs mois de solitude. Danny, qui possède un don de médium, le "Shining", est effrayé à l'idée d'habiter ce lieu, théâtre marqué par de terribles évènements passés...