Shanghai Triad (Zhang Yimou, 1995)

de le 04/11/2009
 
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Si le grand public n’a découvert Yimou qu’avec le flamboyant Hero puis le Secret des Poignards Volants, il faut savoir qu’il est tout de même avec Chen Kaige le cinéaste majeur de la cinquième génération de réalisateurs chinois, et qu’il a obtenu un Lion d’or à Berlin dès son premier film, le Sorgho Rouge en 1987. C’est donc loin d’être un simple faiseur de belles images qui filme des combats de sabre comme des pubs pour L’Oréal… Il a derrière lui une carrière qui force le respect avec des films majeurs, au hasard Vivre! (1994), Épouses et Concubines (1991), et divers films « sociaux » largement récompensés à leur juste valeur. Avec Shanghai Triad il s’attaque pour la première fois au film de genre, à savoir le film de gangsters, mais en grand spécialiste des drames sociaux il va utiliser l’univers des triades dans les années 30 comme simple toile de fond pour nous offrir un véritable drame, avec une nouvelle fois un portrait de femme poignant.

Shanghai Triad marque également la fin d’une période, celle de la relation amoureuse entre Zhang Yimou et l’actrice Gong Li et également celle de leur collaboration au cinéma (ils se retrouveront 11 ans plus tard pour le semi-ratage la Cité Interdite). Et pour ce dernier long métrage ensemble il en fait encore une icône, rôle qui lui va si bien tant cette femme est bourrée de talent. Il faut dire qu’en Chine il y a des bonnes actrices, des très bonnes, et puis il y a Gong Li… Elle est capable d’emmener le plus faible des films vers des sommets, alors quand en plus un réalisateur sait la mettre en valeur, elle est sublime. Et pour s’en convaincre il n’y a qu’à voir comment elle vole la vedette à Jamie Foxx et Colin Farrel à chacune de ses apparitions dans Miami Vice… Dans Shanghai Triad, devant la caméra de son partenaire à la ville, elle électrise une fois de plus par sa présence.

Ça commence comme beaucoup de films de gangsters, ici c’est un jeune de la campagne, Shuisheng, qui est accueilli à Shanghai par son oncle, ce dernier travaillant comme homme de main pour le gangster le plus influent de la ville, Tang. Le film est divisé en deux parties bien distinctes, la première est finalement une longue exposition des personnages, et en particulier de Xiao Jingbao (Gong Li), la maîtresse de Tang. La seconde s’intéresse à la période d’exil de Tang et son entourage suite à une attaque. Le personnage de Shuisheng, pourtant présent en permanence, sera en fait le point de vue du spectateur, une façon de se retrouver impliqué dans le récit. D’ailleurs Yimou nous le précise bien sans la moindre finesse par ses plans en vue subjective.

La première partie du film nous montre des personnages dans un univers faste, une vie basée sur des apparences que soulignent les tons ocres utilisés, lorsque chacun se révèle la photographie devient bleue, car derrière leur masque tous ont un lourd secret… entre les deux, une scène très forte dans laquelle la violence fait une irruption soudaine. Il est intéressant de voir que la reconstitution du Shanghai des années n’était pas vraiment une priorité pour le réalisateur. En choisissant de placer son histoire en permanence dans des intérieurs, ou ensuite sur une île quasi déserte il cherche à accentuer l’isolement dont les personnages sont tous victimes, chacun à leur manière. Alors c’est vrai que ces thèmes du gangsters richissime et de sa petite amie qu’il entretient en la traitant comme une reine c’est du vu et revu, mais Yimou est extrêmement doué pour construire des drames avec des personnages superbement écrits, donc on accroche facilement.

Les destins sont tous tragiques mais semblent courus d’avance. Dans cette seconde partie sur l’île, quand tous laissent tomber leur masque de bonheur simulé, c’est le moment où enfin éclate le jeu de Gong Li qui se contentait jusque là de jouer la garce trop gâtée. Elle a beau rester digne, quand elle se dévoile, où quand ses secrets se retrouvent en pleine lumière, elle fait preuve d’une intensité dramatique juste magnifique, et si bien mise en valeur par le metteur en scène… Et ce jusque dans un dernier acte effroyable mais somme toute logique, car ces truands ont beau être des hors la loi dans leurs agissements, ils font preuve d’un sens de l’honneur à la fois paradoxal et inébranlable. Le plan final, symbole d’une désillusion annoncée, vient clore de bien belle manière cette histoire poignante.

A la mise en scène Yimou abandonne la forme d’épure de ses films précédents pour une stylisation de tous les instants. Appuyé par le chef opérateur Lu Yue, un habitué des films de Feng Xiaogang (Héros de Guerre) et à qui on doit la superbe photo des 3 Royaumes, il livre une succession d’images magnifiques, de beaux mouvements de caméra, la profusion de gors plans sur des visages pour mieux scruter leurs sentiments… on sait que Yimou est un esthète, il n’y a donc rien de surprenant là-dedans.

Shanghai Triad n’est pas un film de gangsters comme les autres, il oscille entre le film de genre et le drame pour un résultat souvent magnifique, parfois peut-être un peu trop clinquant et désincarné ou manquant bizarrement d’ambition sur les séquences de chant, mais la présence d’une actrice fabuleuse en pleine forme permet de remporter l’adhésion. Pas le meilleur film de Zhang Yimou mais une belle leçon de vie.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans les années 30, Liu Shu, parrain d'une triade, fait venir a Shanghai son jeune neveu, Shuisheng, dans le but de le former et d'en faire son dauphin.